Une Cosmologie de Monstres

Il semble que les fées du fantastique se soient penchées avec bienveillance sur le premier roman de Shaun Hamill. Pourvu d’un blurb élogieux de Stephen King en guise de quatrième de couverture et promis à l’adaptation en série télévisée, Une Cosmologie de Monstres jouit d’une aura médiatique le propulsant illico dans la catégorie des must-read. De quoi attiser la curiosité déviante de l’amateur de monstruosité, surtout si l’on ajoute la citation de Howard Phillips Lovecraft placée en exergue du roman.

Si l’on fait abstraction de l’aspect flatteur de la chose, le double patronage de l’écrivain du Maine et du maître de Providence a l’inconvénient de placer les attentes très haut. Fort heureusement, Une Cosmologie de Monstres ne déçoit pas celles-ci, même si je serais loin de crier au chef-d’œuvre comme on a pu le lire ici ou là. Pour son premier roman, Shaun Hamill dévoile cependant un imaginaire intéressant et une connaissance de la culture fantastique fort honorable qui, loin de servir de simple faire valoir, donne corps à un univers solide dont on découvre les tenants et aboutissants en prenant son temps, au fil d’une chronique familiale déroulée sur quelques décennies. La cellule familiale demeure en effet un univers clos, propice aux non-dits et autres traumatismes. Un lieu intime où peuvent prévaloir l’ambivalence et le secret, à l’image de la société et de ses relations souvent toxiques. Il n’est donc guère étonnant de voir le fantastique investir ce trope pour en faire le lieu privilégié et le moteur de nombreuses intrigues.

Des années 1960 à nos jours, on accompagne en effet les Turner, une famille d’Américains moyens vivant au fin fond du Texas. Tout commence avec l’union de Harry, geek obsédé par les comics et les pulps, et de Margaret, surgeon féminin d’une famille WASP. Rien ne prédestinait ces deux-là à se marier. Et pourtant, suite à un concours de circonstances, ils fondent ensemble une famille, donnant naissance à deux filles et un garçon. Ces prémisses banales auraient pu donner lieu à un scénario de soap opera, avec son comptant de coups durs et de retrouvailles, si ce n’était la propension de Harry pour le macabre, une tendance se manifestant davantage lorsqu’il décide de mettre en péril l’équilibre financier de sa famille pour bâtir, dans le jardin de leur pavillon, une maison hantée pour fêter Halloween. Emporté ensuite par une tumeur au cerveau, Harry laisse sa famille dans la déveine, contraignant sa femme à faire commerce dans le divertissement, investissant la fortune rassemblée par la vente de la collection de pulps de son mari dans une attraction horrifique, au grand dam de son aîné Sydney, adolescente rebelle et querelleuse, et de sa cadette Eunice, adepte des lettres de suicide.

Et puis il y a Noah, le petit dernier, né après le décès de son père, narrateur un tantinet non fiable du récit. Noah aime le secret, surtout lorsqu’il concerne son ami imaginaire, un monstre poilu, tout en griffes et dents, dont les yeux oranges percent l’obscurité de la nuit. Une sorte de maximonstre, même si cette amitié ne fait pas de Noah un tyran caractériel. Bien au contraire, la créature lui sert de confident et l’emmène à l’occasion vagabonder dans les cieux. En grandissant, elle se mue en petite amie, ouvrant ses cuisses aux assauts moites de sa juvénile exubérance, mais aussi les portes d’un monde caché, dominé par la skyline menaçante d’une cité cyclopéenne. Cette amitié devenue relation charnelle l’amène peu-à-peu à se poser des questions sur les silences de Leannon, comme il choisit de l’appeler, notamment sur sa parenté avec d’autres créatures beaucoup moins débonnaires, mais aussi sur la proximité qu’elle entretient avec les disparitions qui frappent le voisinage et sa propre famille. Elles le poussent enfin à se poser des questions sur la nature de sa relation à autrui et sur sa fascination pour le bizarre.

Entre cosmologie et cosmogonie, Shaun Hamill revisite en partie l’imaginaire lovecraftien, même si ses personnages n’ont rien en commun avec ceux de l’écrivain de Providence. À vrai dire, s’il faut chercher une parenté avec Lovecraft, ce n’est pas du côté de l’horreur indicible qu’on la trouvera. Le surnaturel reste assez léger, un peu hors cadre, comme une menace latence dont le dévoilement brutal n’a rien de transcendant. Pour tout dire, on se doute un peu de la nature de la révélation, même si Shaun Hamill distille l’information avec maîtrise, acquittant son tribut à son prédécesseur par un découpage en sept parties dont les titres sont autant d’allusions appuyées à son œuvre. Sur ce point et bien d’autres, l’auteur ne manque par de professionnalisme. Mais, en dépit de ses réelles qualités de page-turner, Une Cosmologie de Monstres est dépourvu de ce supplément de style conférant à l’intrigue et à l’atmosphère l’aura des grands récits fantastiques.

Contentons-nous donc de l’histoire touchante d’une famille dysfonctionnelle, frappée par un destin tragique dont elle parvient à se sortir par un happy-end, certes en demi-teinte, mais dans la plus parfaite tradition des vertus consolatrices de la famille.

On parle de cet article ici.

Une Cosmologie de Monstres (A Cosmology of Monsters, 2019) de Shaun Hamill – Éditions Albin Michel Imaginaire, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

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