Le Sang ne suffit pas

1748. L’hiver au fin fond des Cumberland Mountains n’a pas la réputation d’être clément pour les Pieds-tendres, a fortiori s’il s’embarrassent avec les valeurs chrétiennes prônées sur la côte Est, dans la colonie de Virginie. Entre sauvages et Français, l’existence est même plutôt courte et âpre, y compris pour le trappeur accoutumé à survivre dans la montagne, auprès des ours et des loups. À Bannock, le poste pionnier implanté par la Couronne britannique pour revendiquer quelques arpents de terre supplémentaires, se perpétue une drôle de tradition. On y achète la paix avec les Shawnees contre quelques nourrissons tirés au sort. Et, ce n’est pas le docteur Integer Crabtree qui trouvera à y redire. Le nouveau commandant du fort a bien d’autres sujets de préoccupation, comme par exemple oublier le bannissement dont il est victime. A défaut d’assurer la sécurité de la triste population du fort, un ramassis d’ivrognes et de filles de joie, avec le sens du devoir que l’on attend de lui, il préfère les vertus consolatrices de l’ironie amère, négligeant l’oubli procuré à peu de frais par l’alcool et une partie de jambe en l’air. Mais, la fuite de la dernière élue, avec le fruit de ses entrailles, vient remettre en cause l’arrangement avec les peaux-rouges. Une mésaventure d’autant plus fâcheuse que leur chef Blacktooth n’est pas du genre patient. Assailli par l’hiver, menacé par la famine, la maladie, la sédition et les braves de la tribu qui empêchent tout ravitaillement, Crabtree ne voit le salut que dans la personne des frères Autry. Un duo de pisteurs Écossais aussi crasseux que vénal dont tout le monde au fort connaît les aptitudes criminelles et le peu de scrupules.

Le Sang ne suffit pas n’est pas le genre de roman dont on ressort avec un sentiment mitigé. Alex Taylor ne prise guère l’eau tiède, démontrant une fois de plus, après Le Verger de marbre, la puissance d’évocation de sa prose impitoyable. Dès la première page, on est saisi par la sauvagerie et la brutalité de son univers. L’auteur ne ménage pas sa plume, nous immergeant au plus près du quotidien des pionniers de ce coin perdu d’Amérique. Une existence précaire, ne tenant plus souvent qu’à un fil, celui entre la vie et la mort. Les paysages restent d’ailleurs muet devant tant de misère et bestialité, offrant un contrepoint majestueux aux passions tristes de l’engeance humaine. Alex Taylor ne fait en effet pas les choses à moitié lorsqu’il dépeint le microcosme de Fort Bannock. La crapulerie y côtoie la convoitise sans que rien ne vienne tempérer notre jugement. L’auteur nous en dresse un tableau imagé, ne lésinant pas sur les détails, y compris olfactif. Dans une prose dense, pétrie d’archaïsmes, il croque ainsi les trognes des personnages avec une ironie gourmande dont on s’amuse avec une horreur mêlée de jubilation. D’aucuns trouveront sans doute qu’il en fait trop, ne craignant pas de faire dans la surenchère, notamment lorsqu’il convoque une ourse en furie, histoire de pimenter la course-poursuite des personnages. D’aucuns jugeront la langue employée parfois un tantinet pesante, à force d’afféteries. Les lecteurs des récits oraux consacrés à Jeremiah Johnson, collectés puis mis en forme par Raymond W. Thorp et Robert Bunker, apprécieront toutefois cette histoire, y retrouvant comme un écho des épisodes de la saga du géant montagnard qui, en matière de brutalité, de rusticité et d’exploit surhumain, est plus propre du roman d’Alex Taylor que de l’imagerie proprette des Davy Crockett et autre Daniel Boone dont Disney s’est fait un colporteur chevronné.

Vous l’aurez compris à la lecture de cette chronique, Le Sang ne suffit pas est un nouveau coup de cœur. Alex Taylor confirme sa capacité à restituer dans un style effarant de crudité et de cruauté, la violence brute de l’existence humaine sur la Frontière.

Le Sang ne suffit pas (Blood speeds the traveler, 2019) – Alex Taylor – Éditions Gallmeister, collection « Totem », mars 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par anatole Pons-Reumaux)

6 réflexions au sujet de « Le Sang ne suffit pas »

  1. La couv est plus proche de Disney qu’autre chose.
    « plus proche » plutôt que « propre ».
    Et le titre est vraiment passe partout par rapport au style décrit.
    Je chouine gentiment mais je ne pense pas que c’est pour moi – ça rappelle quelque peu le film avec di Caprio dans l’ambiance.

    • Yep ! The Revenant. Même époque, même lieu : la Frontière inviolée (temporairement).
      ps : La couv, c’est la (plus si nouvelle) ligne graphique de la collection Totem de Gallmeister. Personnellement, je préférais l’ancienne, plus sobre.

      • Ah oui, c’est Gallmeister, je n’aurais pas reconnu. C’est sympa de mettre de vraies illustrations mais on frise la littérature ado. C’est un peu la limite de certains artistes d’aujourd’hui : ils sont formés pour l’animation ou l’illustration jeunesse et on est loin de Caza ou Druillet…

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