Butcher’s Crossing

butchersAprès avoir quitté Harward où il menait de brillantes études, William Andrews rallie Butcher’s Crossing, au fin fond du Kansas. À l’instar de nombreuses villes champignons de la Frontière, la bourgade attend le coup de pouce décisif du chemin de fer pour se développer. Pour le moment, seuls un saloon, un hôtel, un magasin général, quelques tentes et abris de fortune servent de décor au commerce fructueux des peaux de bison, spécialité de la localité. Point de rassemblement des équipes de chasseurs chargées de traquer le bovidé dans les grandes plaines, les lieux connaissent ainsi une activité prometteuse. Pourtant, depuis quelque temps, le bison se fait rare, victime de la surexploitation et de l’appétit inextinguible des Self made men.

Pour Andrews, Butcher’s Crossing n’est que la première étape d’un voyage initiatique. Un jalon dans sa quête d’absolu et le point de départ vers cette nature sauvage, d’où il espère tirer un sens à son existence. En compagnie de Miller, un chasseur réputé dans la région, il part en expédition vers une vallée cachée dans les Rocheuses où se trouverait une des dernières hardes de bisons.

Découvert dans nos contrées par le truchement d’Anne Galvada (hein?), John Williams délaisse ici le registre de la fresque romanesque pétrie de bruit et de fureur, lui préférant celui du récit naturaliste et du Nature Writing.

Butcher’s Crossing relève à la fois du roman d’apprentissage et du Western. Il tient du premier par son ton, celui d’un jeune homme amené à se révéler grâce à une immersion au cœur des Rocheuses. Quant au second, il faut le rechercher dans histoire de chasse aux bisons au-delà de la Frontière. Sur ce point, l’aventure de Will Andrews fait littéralement voler en éclats les représentations du Grand Ouest. Loin de la figure mythifiée, de son exploitation mercantile par le Buffalo Bill Wild West Show et plus tard par Hollywood, la Frontière de John Williams sert de décor à une galerie de personnages vulgaires et incultes, plus préoccupés par la satisfaction de leurs besoins. Pour cette engeance, la nature apparaît comme une ressource à exploiter, voire à épuiser, histoire d’en tirer un maximum de profit avant de partir ailleurs.

Entre Miller, obsédé par la chasse aux bisons jusqu’à l’absurde, à moins que cette activité ne soit qu’un exutoire à sa folie meurtrière, Charley Hoge, mi-poivrot mi-prêcheur, et Schneider, écorcheur sans autre idéal que celui de prendre du bon temps, le jeune Will Andrews semble en bonne compagnie pour atteindre cet absolu qui semble sans cesse lui échapper. De ce voyage aux frontières de la métaphysique, il retire finalement une certaine amertume et le sentiment d’avoir découvert sa part obscure. En cela, on peut dire effectivement que Butcher’s Crossing a ouvert la voie à Méridien de Sang de Cormac McCarthy.

Maintenant, suivez mon regard. Foncez !

butchers-crossingButcher’s Crossing (Butcher’s Crossing, 1960) de John Williams – Éditions Piranha, 2006 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Jessica Shapiro)

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Anthracite

L’œuvre de l’auteur italien Valerio Evangelisti démontre, s’il est encore utile de le faire, que les frontières entre les genres très codifiés que sont le roman policier, la science-fiction et le fantastique, sont finalement très perméables. Le personnage récurrent de Pantera apporte une preuve supplémentaire de ce glissement, voire de ce mélange que n’auront pas manqué de remarquer par ailleurs, les lecteurs assidus de l’inquisiteur Eymerich, autre créature d’Evangelisti.

Pantera apparaît pour la première fois dans une nouvelle éponyme au sommaire du recueil Métal hurlant. Nous y faisons connaissance du personnage, un métis afro-mexicain, à la fois pistolero et palero, c’est-à-dire un magicien vaudou. Pantera est à peine plus sympathique que l’inquisiteur dominicain. Tout au plus, entre deux exécutions d’un rare sadisme, discerne-t-on chez lui un vague sentiment de compassion pour les victimes des diverses brutes et profiteurs qu’il côtoie. Chargé par les bourgeois d’une petite ville d’exorciser une horde sauvage d’outlaws fantômes, Pantera découvre les dessous glauques de cette cité du Far-West.
Puis, dans le roman
Black Flag, on le retrouve en train de chasser Koger, un homme-loup, vers la fin de la guerre civile américaine. Trahi par ses employeurs, Pantera cherche refuge auprès d’une troupe d’irréguliers sudistes, commandée par les frères James et un anarcho-individualiste (d’où la couleur de la bannière qu’ils arborent). Mais, ce récit ne constitue qu’une des trois lignes temporelles d’un collage emmenant également le lecteur immédiatement après le 11 septembre 2001 et vers l’An 3000. Ces deux textes font donc la part belle au fantastique et à la science-fiction. Et si Evangelisti aborde les zones d’ombre de l’Histoire des États-Unis, Pantera délaisse ses colts au profit de la psychologie et des sortilèges vaudous.
Avec
Anthracite, l’auteur italien s’affranchit très nettement de ces codes étrangers à l’univers du polar. Les sorts et gris-gris sont remisés en arrière-plan. Place à la description d’une lutte sociale et politique, une lutte des classes sournoise et sans merci. Un combat perdu d’avance…

La première question qui vient à l’esprit lorsque l’on découvre Anthracite, c’est de savoir si le roman peut se lire indépendamment des aventures précédentes de Pantera. A vrai dire si les allusions à Black flag ne manquent pas, elles ne constituent aucunement une gêne à la compréhension de l’intrigue.
On retrouve évidemment la thématique majeure de l’auteur, cette violence inhérente à l’espèce humaine qui conduit les hommes à s’entredéchirer au lieu de s’unir, faisant par là même le bonheur de ceux qui les exploitent. Ici ce thème est transposé dans un univers qui emprunte au meilleur du western spaghetti – visionnez Django et consorts pour vous faire une idée de l’ambiance – tout en faisant clairement référence au roman noir.

L’argument initial laisse penser que le sujet du roman va se focaliser exclusivement sur l’épisode sanglant des Molly Maguires. En effet, Pantera est engagé, à l’instigation d’une ancienne amie prostituée, par les Molly afin de démasquer et d’abattre le traître qui se cache en leur sein (on pense aussi au film de Martin Ritt). Rapidement, il s’avère que le propos de Valerio Evangelisti dépasse ce cadre très restreint.
En fait, l’auteur nous convie à reconsidérer le rêve américain. Il nous ouvre les yeux sur les forces sociales et politiques antagonistes qui ont façonné les États-Unis. A l’instar de l’historien états-unien
Howard Zinn (dont je recommande vivement la lecture d’Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours) mais avec un pessimisme cynique, il nous invite à une relecture de l’Histoire états-unienne dépouillée de ces artifices mythiques. Car si les États-Unis sont une nation, ils sont également une narration, figée sur le celluloïd des pellicules cinématographiques (visionnez The Birth of the Nation de D. W. Griffith pour vous en convaincre). Car si les États-Unis ont une Histoire, ils sont surtout une multitude d’histoires, devenues plus ou moins légendaires. Vous connaissez sans doute la réplique : « lorsque la légende devient un fait établi, on imprime la légende. »

Aussi le regard de Valerio Evangelisti est-il formateur. Il incite à remettre en perspective nos représentations sur les États-Unis à la lumière d’autres sources. C’est une expérience enrichissante, à la condition de supporter l’artifice de la magie qui permet à Pantera de se retrouver au cœur de l’affrontement social et politique, des deux côtés à la fois, et ceci sans coup férir. Il faut également faire abstraction d’une intrigue très ample qui à force de multiplier les détours et les divers points de vue, a tendance à égarer le lecteur et à ralentir sévèrement le rythme. Fort heureusement, Valerio Evangelisti retombe sur ses pieds avec un dénouement implacable. Celui imprimé par les vainqueurs mais pas que sur le papier.

anthraciteAnthracite de Valerio Evangelisti – Réédition rivages/noir, 2008 (roman traduit de l’italien par Jacques Barbéri)

Trois mille chevaux vapeur

1852, Indes britanniques. Le sergent Arthur Bowman est choisi pour accomplir une mission secrète pendant la deuxième guerre anglo-birmane. Ce ne sont pas douze salopards qu’il doit sélectionner pour l’accompagner, mais dix. Dix soldats n’ayant pas peur de mourir et ne posant aucune question. Ayant rejoint une troupe d’une trentaine d’hommes, ils remontent l’Irrawaddy, après avoir incendié un village entier et sa population, femmes et enfants y compris. Mais la jonque dans laquelle ils ont embarqué fait naufrage et, suite à un bref et sanglant combat, les survivants sont faits prisonniers. Durant leur captivité, ils accomplissent un voyage au cœur de leurs propres ténèbres. Un périple qui les transforme pour toujours.
1858, Londres. Au terme de la Grande Puanteur, on découvre un cadavre atrocement mutilé dans les égouts de la capitale. Devenu policier, Arthur Bowman croit reconnaître dans les sévices subis par la victime les signes de son propre calvaire en Orient. Torturé par ses geôliers, il porte en effet dans sa chair les stigmates de sa détention. Mais des séquelles plus graves hantent son esprit, l’obligeant à s’abrutir avec de l’alcool, du laudanum et de l’opium. En fouillant dans sa mémoire, il se souvient que dix hommes ont survécu avec lui. Le coupable figure forcément dans la liste. À Bowman de le retrouver pour mettre un terme à ses agissements, et qui sait, peut-être faire la paix avec son passé.

« La nouvelle que vous apportez, monsieur Bowman, c’est qu’il n’y aura pas de nouveau monde. Parce qu’ici la liberté de devenir soi-même s’offre aussi à des monstres comme votre ami. Et face à eux nous ne sommes pas suffisamment armés. C’est le combat d’hommes comme vous, et tant que vous existerez nous resterons des utopies. Vous êtes une objection à notre projet. »

À bien des égards, Trois mille chevaux vapeur s’apparente à un véritable coup de cœur. Le genre vous faisant mettre entre parenthèses toute autre activité. Le genre addictif, impérieux, vous condamnant à la réclusion et à la mort de toute vie sociale, le temps d’en achever la lecture. Bref, cela faisait un bon bout de temps que je n’avais pas apprécié autant un bouquin d’aventures.

Fresque historique échelonnée sur douze années, Trois mille chevaux vapeur nous fait traverser trois continents. On évolue ainsi des berges tropicales de l’Irrawaddy, aux grands espaces de l’Ouest américain, en passant par les rues populeuses de Londres au moment de la Grande Puanteur, épisode dont Antonin Varenne restitue de manière saisissante les effluves pestilentielles. On est également saisi par le regard désabusé que l’auteur porte sur l’homme et sur l’écriture de l’Histoire, un récit écrit par les vainqueurs est-il encore utile de le préciser ?
Au carrefour du thriller et du western, le récit s’attache aux pas d’Arthur Bowman, un dur-à-cuire, une brute sans état d’âme qui s’est engagée dans l’armée pour échapper à la misère de son quartier natal. En cela, il ne se distingue guère de ses congénères. Pour le compte de la Compagnie des Indes orientales, il a commis de nombreuses atrocités, obéissant sans rechigner aux ordres de supérieurs ne valant guère mieux que la racaille à leur service.
Bowman témoigne du basculement d’un monde vers un autre, sans doute plus moderne et policé, mais pas moins cruel et injuste. Antonin Varenne explore ainsi les angles morts du progrès, dévoilant ses facettes les moins vertueuses. Destruction de l’environnement, perpétuation de la misère et des inégalités, détournement des idéaux au profit des mêmes prédateurs, exploitation de l’homme par l’homme… On sent le regard désabusé de l’auteur venu du polar pour qui il n’y a pas de Bien ou de Mal, juste des gens qui disent non et boivent un coup, parce que c’est dur.
Au-delà de la série de crimes fournissant son fil directeur à la course-poursuite de Bowman, Trois mille chevaux vapeur se révèle aussi une quête personnelle, celle d’un homme cherchant à faire la paix avec ses démons intimes. Un anti-héros dépassant sa condition initiale d’archétype pour revêtir dans la douleur une personnalité beaucoup plus complexe.

Habité par un souffle romanesque indéniable et l’envie de faire vivre ses personnage, Trois mille chevaux vapeur se lit avec un réel plaisir, réussissant de surcroît à faire réfléchir sur la condition humaine et l’Histoire. Une belle réussite !

trois_mille_chevaux_vapeurTrois mille chevaux vapeur de Antonin Varenne – Réédition Le livre de poche, 2015

Images qui bougent (3)

C’est la fin de l’été, succombons au tropisme des listes. Après la science-fiction et le film noir, je vais essayer de dresser la liste de mes westerns préférés. Je me contenterai de 10 titres, histoire d’amorcer les éventuels échanges.

C’est parti !

1. La Porte du paradis de Michael Cimino. Chef-d’œuvre, je n’ai pas d’autre mot pour qualifier ce (très) long métrage. Film maudit lorgnant sur John Ford et Visconti, cette fresque prend pour point de départ un épisode oublié de la conquête de l’Ouest : la guerre du comté de Johnson. Œuvre au propos très politique, ce film est aussi une histoire d’amour dominée par les figures de Kris Kristopherson, Christopher Walken et Isabelle Huppert. Franchement, il n’y a rien à jeter dans ce western noir dont je n’arrive pas à comprendre l’échec.

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2. Dead Man de Jim Jarmush. Voici le voyage funèbre et initiatique d’un pied-tendre entre la vie et la mort. Périple teinté d’onirisme et jalonné de rencontres étranges dont quelques stars de western vieillissantes. Un choc esthétique et musical (avec Neil Young complètement en phase avec le film). Autre chef-d’œuvre, ne craignons pas de galvauder le terme.

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3. Pat Garrett et Billy le kid de Sam Peckinpah. A l’instar de La Porte du paradis, voici un autre film maudit et chef-d’œuvre, une ode élégiaque et crépusculaire dédiée à la fin de l’Ouest, la fin d’un monde, d’une amitié et d’un outlaw. C’est un des rares longs métrages dont je ne me lasse pas.

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4. Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Ce film enterre la forme classique du western et impose les canons d’un néo-western plus soucieux de naturalisme. Mais en voulant démythifier la Frontière, il en façonne une autre représentation, poussiéreuse, crade et percluse de vices qui flirte avec la tragédie antique.

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5. Little Big Man d’Arthur Penn. Dans ce film, tous les poncifs du western passent à la moulinette, jusqu’au héros, ici incarné par Dustin Hoffman au meilleur de sa forme. Autre grand mérite, cette œuvre épouse enfin le point de vue amérindien, d’une manière moins frontale que Soldat bleu.

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6. Les Professionnels de Richard Brooks. Ce film figure dans ma liste pour une unique raison. La réplique de Burt Lancaster disant : « Peut-être, depuis le début, n’y-a-t-il eu qu’une seule révolution ? »

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7. Blackthorn de Mateo Gil. Le western aime la légende. Personnellement, j’aime les héros vieillissants, cabossés par la vie, voire anachroniques. Ici, on retrouve un Butch Cassidy  âgé, le bougre n’étant pas mort comme on le dit, qui a refait sa vie incognito en Bolivie. Ce film raconte sa dernière aventure. L’occasion de mettre ses idéaux à l’épreuve d’une réalité toujours aussi prédatrice, et pour le spectateur, de découvrir les superbes paysages du salar d’uyuni.

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8. L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford. Classique des classiques, ce western devait figurer dans ma liste en raison de sa réplique si célèbre : « On est dans l’Ouest, ici. Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende »

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9. Mon nom est personne de Tonino Valerii. Le western qui enterre tous les westerns, ceux de Sergio Leone et Sam Peckinpah y compris.

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10. Pale Rider, le cavalier solitaire de Clint Eastwood. Il en fallait un, voici sans doute un de mes préférés avec Eastwood dans son rôle fétiche de cavalier mystérieux, venu d’outre-tombe pour accomplir sa vengeance. De toute façon, c’était celui-ci ou L’homme des hautes plaines.

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Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie

« Brave, loyal et franc, il
N’a jamais fui son devoir
Jamais trahi un ami –
Jamais épargné l’ennemi »

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Je n’appartiens pas à cette catégorie du public tombant en pâmoison à la seule mention du nom de Robert Redford. Je n’appartiens pas davantage aux talibans verts (aucun rapport ici avec la couleur de l’islam) qui placent la nature par-dessus tout, y compris les droits des plus démunis, mais sans remettre en question leur propre confort personnel. Pourtant, je reconnais que Jeremiah Johnson fait partie des longs métrages qui m’ont durablement marqué. La vengeance de ce trappeur solitaire, sa guerre ouverte contre les Crows, les paysages somptueux des Rocheuses et un propos un tantinet pessimiste sur la sauvagerie et la civilisation, tout cela a contribué à propulser ce film dans le peloton de tête de mes westerns préférés.
Imaginez alors ma stupeur en apprenant que l’œuvre de Sydney Pollack s’inspirait d’un personnage bien réel, un homme de la Frontière dont les aventures furent collectées par un folkloriste, Raymond W. Thorp, puis mises en forme par un écrivain populaire, Robert Bunker. Un bonhomme à la stature légendaire, comparable en cela à d’autres figures de la Frontière, beaucoup moins glamour que Robert Redford. Un homme dont le film de Pollack n’a retenu qu’une partie des exploits, atténuant leurs aspects les plus rugueux (cannibalisme avéré, cruauté et barbarie).
Passé mon étonnement, la crainte s’est emparé rapidement de mon esprit. Celle de lire une compilation de témoignages décousus. Car pour retracer l’histoire de John Johnson, connu aussi sous le nom de John Johnston, Raymond W. Thorp a collecté les récits oraux à leur source : auprès des Montagnards survivants, cette fraternité de trappeurs, chasseurs et tueurs d’Indiens. Ceux qui avaient connu Johnson, mais aussi ceux qui avaient entendu l’histoire de ses aventures pendant les rendezvous où ils se rencontraient régulièrement. A posteriori, je me rends compte qu’il s’agissait d’un préjugé car le roman que Robert Bunker tire des recherches de Thorp s’avère à tout point de vue passionnant et même parfois fort drôle, en dépit des tueries d’une violence inouïe qui y sont mentionnées.

Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie dresse le portrait d’un Far West légendaire, assez proche en cela, du moins dans la manière de raconter, des sagas mythologiques scandinaves ou irlandaises. On se trouve ainsi projeté en terrain connu, celui de la culture orale où les faits se mélangent au merveilleux pour le plus grand profit des conteurs. Attention, ne nous méprenons pas. Il n’y a guère de magie et de créatures surnaturelles dans cette « saga ». En fait, il n’y a même aucune. Mais, à l’instar de Beowulf ou de Cuchulainn, John Johnson se voit doté de qualités héroïques. Par sa stature de géant, sa capacité à flairer les Indiens, lui permettant de déterminer leur nombre et leur tribu, sa poigne et son coup de pied redoutables, littéralement mortel pour le second dans les combats à mains nues, le Montagnard se montre l’égal de ces figures légendaires. Ajoutons à cela ses montures successives, toutes dotées d’une endurance exceptionnelles, et ses armes, un Army Colt calibre .45, un tomahawk en pierre et un couteau Bowie accroché à la ceinture, affûté de manière à trancher un cheveu flottant dans l’air.
Les aventures de Johnson se déclinent sous la forme d’une succession de quêtes. Passé l’apprentissage en compagnie d’un trappeur plus âgé, le héros s’engage dans un cycle de vengeance et de représailles contre la tribu des Crows. L’épisode qui dure quatorze années, contribue à forger sa réputation. Il devient Dapiek Absaroka, le tueur de Crows, ou Johnson le Mangeur de Foie.

« Il est indubitable que le récit de la totalité des vingt morts aurait illustré toute l’étendue des talents et surtout l’aptitude de Johnson à évaluer les capacités d’autrui et les modes de déplacement de ses adversaires. Mais l’accumulation de ces récits – dont la chute aurait invariablement été : Il arracha le scalp, fit une entaille sous les côtes et mangea le foie dégoulinant – serait devenue non seulement monotone mais aussi intolérablement écœurante. Apparemment, Johnson le Mangeur de Foie servit mieux sa légende en confiant ce chapitre à l’imagination de ses contemporains – et à la nôtre. »

Ainsi, l’absence de témoins et le silence de Johnson lui-même permettent de dresser un voile pudique sur les violences accomplies durant cette longue vendetta. Il n’en demeure pas moins qu’elle pose son homme. Désormais, la postérité du trappeur est garantie.
Pourtant, ce n’est pas l’unique exploit qu’il accomplit. Son évasion du camp Blackfoot où il a été emprisonné, se révèle un autre moment fort de son existence. Après avoir assommé son gardien, lui avoir pris son scalp et tranché une de ses jambes, Johnson parcourt près de 300 kilomètres à pied, torse nu, dans le blizzard, pour regagner sa cabane. Il survit à ce périple grâce à sa connaissance des lieux et à la jambe de l’Indien qui lui sert à la fois de casse-croute et de gourdin dans un combat contre un couguar, puis un grizzli.
Au cours de ses pérégrinations dans les Rocheuse, le Montagnard participe à bien d’autres aventures. Il prend part à la guerre civile, mais l’expérience lui déplaît, participe en compagnie d’autres Montagnards et d’autres tribus indiennes à des expéditions punitives, fait office d’éclaireur auprès de l’armée, puis de shérif. Sa longévité lui permet d’assister à la fin de la Frontière et à l’invasion des Pieds-tendres. Un fait qu’il déplore mais auquel il ne peut finalement rien. Et, c’est à l’âge respectable de 76 ans qu’il meurt, dans un foyer d’anciens combattants de Los Angeles.

Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie se révèle donc une lecture plaisante et indispensable pour qui souhaite effleurer ce Far West légendaire, mélange d’histoire populaire et de merveilleux dont le récit participe à l’Histoire de la conquête de l’Ouest.

Jeremiah-Johnson--Le-mangeur-de-foie_76Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie de Raymond W Thorp & Robert Bunker – Éditions Anacharsis, collection Famagouste, série « Au plus proche du Far West », mai 2014 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Frédéric Cotton)

La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones

« De nos jours, à ce qu’on dit, les touristes parcourent des kilomètres jusqu’à la Pointe du Diable pour voir la tombe d’Hendry Jones et débattre si oui ou non ses ossements y sont ; et certains prétendent que son doigt – celui qui pressait la détente – ne s’y trouve pas, et d’autres, que c’est son crâne qui aurait disparu ; certains affirment aussi que sa tombe ne se trouve pas à cet endroit et que ce qu’ils ont sous les yeux n’est rien d’autre qu’un petit tas de coques d’ormeaux. Libre à vous de croire ce que vous voudrez. »

 

Pat Garrett

Pour ceux qui ne le savent pas encore, Pat Garrett et Billy the Kid fait partie de mes westerns préférés. Pour ne rien cacher, je voue un culte à ce long métrage. À celui-ci et à La Porte du Paradis de Michael Cimino. Pour Sergio Leone, mon cœur balance encore entre Le bon, la brute et le truand et Il était une fois dans l’Ouest.
Pourquoi, me direz-vous, une telle entrée en matière, alors que je m’apprête à parler de La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones de Charles Neider. Parce qu’avec ce roman, j’ai trouvé le pendant textuel au film de Sam Peckinpah. Attention, ne nous méprenons pas. Ce livre n’est pas l’adaptation de Pat Garrett et Billy the Kid. Pour la trouver, il faut plutôt chercher du côté de La Vengeance aux deux visages, film pompeux et pompant, assez ridicule en y réfléchissant bien, entièrement porté par l’égo de Marlon Brando (un quintal à la pesée, et encore, tout mouillé). Et même si Sam Peckinpah a touché au scénario avant de lâcher l’affaire (comme Stanley Kubrick), le résultat ne rend pas du tout justice au roman de Neider. Pas rancunier lorsque l’on aborde le sujet, l’auteur se cantonne à l’ironie, considérant qu’à partir du moment où il a vendu les droits de son livre, son adaptation lui échappe.
D’ailleurs, c’est à se demander si Peckinpah ne prend pas sa revanche avec Pat Garrett et Billy the kid, filmant sa vision de la fin de l’outlaw avec des éléments empruntés au roman de Charles Neider. On pourrait sans doute en discuter longtemps, mais à mes yeux, le film du réalisateur américain s’impose comme l’adaptation idéale de La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones.

Revenons au roman. Sans doute sur ses vieux jours, Doc Baker se remémore ses jeunes années en compagnie de Hendry Jones. Les circonstances de la mort de son ami hantent toujours sa mémoire. Malgré les années, il en rejoue sans cesse le déroulement pour se convaincre que rien n’aurait pu influer sur le destin d’Hendry. Il s’interroge aussi sur son propre comportement, tentant d’évacuer sa propre culpabilité. Aurait-il dû venger son ami ? L’aurait-il seulement pu ?
Confronté à la légende du célèbre hors-la-loi, au culte dont il fait l’objet de la part des pieds-tendres, Doc ressent comme une urgence vitale de tout mettre par écrit. Rétablir la vérité pour atténuer les racontars, souvent contradictoires, et renvoyer les fâcheux à leur médiocrité. Avec ce livre dont le titre explicite confine au manifeste, Doc a choisi de révéler sa vérité sur Hendry. Celle que le récit du shérif Longworth a contribué à souiller.

Derrière les noms de Dad Longworth et de Hendry Jones, on comprend assez rapidement que se cachent ceux de Pat Garrett et de Billy the Kid. D’ailleurs, le second n’est plus désigné que par son surnom dans tout le reste du roman. Chronique des derniers jours d’un outlaw, récit empreint de nostalgie et de regrets, La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones se veut réaliste dans son ton et son atmosphère. Dans un souci d’authenticité, Charles Neider cherche à coller au plus près de la réalité de l’époque et des lieux, usant à foison de termes espagnols, et n’hésitant pas à nous confier les détails prosaïques d’une existence pour le moins rustique.
Dans un style oral et râpeux, la narration nous plonge dans la mémoire de Doc Baker. Non linéaire, progressant par ellipses et digressions, le récit laisse infuser les faits et les réflexions de son auteur. Dans son entreprise de rétablissement de la vérité, le bonhomme dresse du Kid le portrait d’un homme vieilli avant l’âge, instable et dangereux, voire irrationnel, persuadé qu’il va mourir mais confiant dans sa chance. Entre son évasion de la prison de Monterey, son escapade au Mexique et son retour à la Punta del Diablo, le Kid joue au chat et à la souris avec Dad Longworth, défiant par la même occasion le fatum. Le roman de Neider dévoile ainsi son caractère dramatique. La fin du Kid s’apparente à une tragédie, ponctuée de quelques gunfights, où l’auteur se confond avec le narrateur, révélant sa profonde empathie pour ses personnages.

Bref, les spectateurs échaudés par l’adaptation calamiteuse de Brando peuvent lire sans crainte le roman de Charles Neider. Avec La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones, l’auteur nous convie à une ballade empreinte de mélancolie. Une sorte de catharsis salutaire.

véritable_histoireLa véritable histoire de la mort d’Hendry Jones (The Authentic Death of Hendry Jones, 1957) de Charles Neider – Éditions Passage du Nord-Ouest, collection Short Cuts, avril 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marguerite Capelle et Morgane Saysana)

Le Sang des Dalton

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À bien des égards, l’Histoire des États-Unis s’apparente à l’histoire d’une poignée d’individus dont les faits et gestes alimentent la chronique criminelle et étoffent la culture populaire de quelques épisodes bien sanglants. Des figures pas vraiment héroïques pourtant devenues illustres grâce au travail de la mémoire collective. Billy the Kid, les frères James et Younger, l’Amérique mythifie les outlaws leur conférant les vertus tragiques de la légende.

Parmi les figures criminelles de l’Ouest américain, les frères Dalton occupent une place à la mesure de leurs méfaits, même si ceux-ci ont été un tantinet grossis, comme c’est souvent le cas. Pourtant, rien ne prédestinait Robert (Bob), William (Bill), Grattam (Grat) et Emmett Dalton à devenir des outlaws, bien au contraire c’est sous l’étoile de Marshal qu’ils débutèrent leur carrière.
Nés dans une famille respectable, apparentés par leur mère aux frères Younger, les Dalton ont d’abord suivi les pas de leur aîné Frank. Nommés par les autorités afin de pourchasser les voleurs de chevaux et les trafiquants d’alcool abreuvant les Indiens en mauvais whisky, ils s’acquittèrent avec efficacité de leur mission, fermant à l’occasion les yeux sur quelques larcins ou gardant pour eux les amendes. La routine pour les représentants de la loi de cette époque. Il faut croire que la paie de misère, rarement versée dans les temps, l’inconfort des chevauchées interminables et le risque de se faire trouer la peau ne valait pas la peine de poursuivre une telle existence. Loué pour son courage, leur frère Frank n’avait eu droit qu’à un cercueil rempli de glace pour ramener sa dépouille défigurée auprès de sa famille. Bref, Bob, Grat et Emmett, rejoints par quelques autres cow-boys, ont jugé qu’il était plus rentable d’opter pour l’illégalité. Au moins pouvaient-ils désormais travailler pour leur propre compte. Une activité périlleuse, mais conçue comme un investissement pour l’avenir.
Avec la complicité de leur frère Bill, des petits fermiers dont ils rachetaient les dettes avec l’argent volé et de miss Moore, une ancienne institutrice qui les renseignait sur les horaires des trains, ils pillèrent quatre convois, amassant butin et mauvaise réputation au point de se voir accuser de crimes qu’ils n’avaient pu matériellement commettre. Entre 1890 et 1892, il devinrent ainsi les ennemis publics n°1 de la compagnie ferroviaire Southern Pacific, traqués à la fois par la police fédérale, l’agence Pinkerton et les quidams embauchés occasionnellement comme suppléants.
Deux années loin de leur famille, à se cacher entre deux coups, à déjouer les guets-apens des forces de l’ordre et à organiser un réseau de cache, histoire de voir venir et de planifier le coup suivant. Deux années pendant lesquelles l’étau se resserre peu à peu autour des bandits. À cet exercice, le gang excelle jusqu’au jour où il décide d’attaquer simultanément deux banques à Coffeyville. Si l’on ne peut nier la part de défi de ce projet, la possibilité de rafler le pactole a joué également un rôle important. À la date prévue, les Dalton applique leur plan, mais les événements tournent mal. Sans doute trahis par un de leur sbire, les hors-la-loi sont abattus en pleine rue, à l’exception d’Emmett, au cours d’une fusillade digne de la guerre civile. Un bain de sang dont Coffeyville garde toujours la mémoire.

« J’ai pour ma part coulé ces dernières années à Hollywood, en Californie, où, j’imagine, une de ces nuits, je passerai à la postérité dans mon sommeil, en pyjama rayé, la bouche ouverte, avec une dizaine de flacons de médicaments sur ma table de chevet. Nous sommes en 1937, j’ai soixante-cinq ans et je ne suis pas l’homme que j’étais parti pour être ; je suis agent immobilier, entrepreneur en bâtiment, scénariste de westerns ; pratiquant, rotarien et membre de l’ordre de Moose, une société de secours mutuel : châtiment plus que mérité pour un desperado de l’Ouest d’antan et pour le petit Emmett que j’étais autrefois, et qui me fournissait matière à penser ce soir-là, planté au milieu de ma pelouse verdoyante, avec un verre de soda au gingembre qui tintait dans ma main tavelée tremblotante. »

Auteur réputé pour son style réaliste, Ron Hansen nous livre avec Le Sang des Dalton sa vision de l’épopée du gang, si tant est que l’on puisse qualifier d’épopée une longue liste d’attaques de train, de banque et la tuerie finale. Il donne la parole à Emmett, seul survivant de la bande. Condamné à perpétuité, le bougre a effectué quatorze année de prison avant d’être libéré pour bonne conduite. À sa sortie, il a refait sa vie à Hollywood, écrivant notamment deux livres consacrés à la bande (Beyond the Law, traduit en français sous le titre Le gang des Dalton : notre véritable histoire, et When the Daltons Rode, adapté au cinéma en 1940 par George Marshall). Passé une entrée en matière teintée de nostalgie, l’auteur américain plonge dans la mémoire de l’ex-outlaw, prenant son temps pour poser le cadre et camper les différents personnages de l’ascension et la chute du gang.

L’histoire des Dalton ne ressemble pas à un thriller haletant (formule consacrée n° 14), loin s’en faut, jalonné de gunfights et de morceaux de bravoure. On se situe plutôt dans le registre de la chronique, Hansen s’attardant surtout sur les temps morts composant l’ordinaire des criminels. Il trouve le ton juste pour relater le parcours de la bande, s’attachant à décrire chacun des membres de la famille Dalton. Entre Emmett, un tantinet inconscient au départ, l’aîné Grat, rustre et violent, Bill, roublard et calculateur, et Bob qui légitime ses actes en convoquant une morale où tout se vaut, l’auteur américain démasque toutes les facettes d’un groupe d’individus finalement très banals. Des monsieur Tout-le-monde ayant choisi l’illégalité par facilité et peut-être aussi par goût, mais ne se distinguant pas tellement des marshals et shérifs qui les pourchassent.
Sous sa plume, l’Ouest se pare d’authenticité dévoilant des aspects inédits à nos yeux contemporains d’Européens. Certes, on retrouve quelques uns des motifs classiques du Western. La lutte des petits agriculteurs contre le monopole des compagnies ferroviaires qui, par l’intermédiaire des banques et des tarifs de transport, imposent leur loi sur le pays. On se rend compte à quel point la violence et l’individualisme font partie de la culture américaine, ne posant que rarement des problèmes de conscience. Ron Hansen fait resurgir la frontière, période éphémère coincée entre la guerre civile et le XXe siècle, suscitant quelques réminiscences de Sergio Leone, de Sam Peckinpah ou de Michael Cimino.
Cependant, on s’étonne de découvrir encore quelques détails méconnus, notamment le culte dont les criminels font l’objet auprès de zélateurs n’hésitant pas à exposer les trophées récupérés, armes et même morceaux de corps. Du pain béni pour une culture populaire avide d’émotion à bon marché. Sans oublier, ces longues périodes d’inactivité où les outlaws renouent avec une existence normale, dans une ferme éloignée ou dans un ranch sous une fausse identité.

Bien loin des artifices manichéens colportés par la littérature et le cinéma classique, ou des outrances du western postmoderne, Ron Hansen convoque un autre aspect de l’Ouest. Une époque d’hommes, mais aussi de femmes, un temps de transition où le mythe de la frontière s’efface devant celui du progrès. Un réservoir de légendes prêtes à être recyclées par l’entertainment.

« Selon eux, nous étions des grands lions des plaines, des légendes vivantes, des saints, nous avions déjà surpassé la bande des frères James et nos noms figureraient en gros caractères dans les annales de l’histoire. »

Après cette découverte, je ne vous cache pas que je vais me ruer sur L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford .

DaltonLe Sang des Dalton (Desperadoes, 1979) de Ron Hansen – réédition Points, 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Vincent Hugon)