Au Guet !

Que les lecteurs assidus de ce blog (Chut ! Je vous entends vous compter) se rassurent. Je n’ai pas oublié l’engagement pris, il y a maintenant quelques mois, d’épuiser l’œuvre de sir Terry Pratchett. Mon silence n’a été que temporaire et fortuit (d’autres bouquins à lire, en fait). Après un plus que bon Trois Sœurcières et un pas mal du tout Pyramide, renouons avec les inénarrables « Annales du Disque-monde ».

Au Guet ! introduit un nouvel arc narratif dans l’univers de l’auteur anglais, lui permettant de brosser le portrait guignolesque de la brigade du Guet d’Ankh-Morpok. Un quatuor de bras cassés, de pochtrons et de piliers de bar à la mauvaise haleine dont les exploits, à l’instar de ceux des trois mousquetaires, vont leur permettre de se découvrir des talents pour la bravoure et les probabilités.

« Il y a une chance sur un million, il a dit, je crois, mais ça pourrait marcher. »

Dans le secret de polichinelle d’une salle obscure, un groupe d’encagoulés complotent dans le dessein de renverser le machiavélique Patricien Vétérini. Et, comme naturellement c’était mieux avant, ils espèrent le retour du roi, conformément aux antiques prophéties, quitte à les soulager un tantinet du fardeau du destin. Le Grand Maître de cette réunion d’opprimés anonymes propose à ses disciples d’invoquer un dragon, espèce disparue et retorse, afin de susciter un héros, leur propre héros, pour le combattre et ainsi semer les graines de la monarchie. Ayant dérobé un grimoire antédiluvien à l’Université Invisible, à la truffe et aux poils de son bibliothécaire, ils se mettent à l’œuvre sans tarder, attirant l’attention (assoupie) des hommes du Guet. Un risque bien faible toutefois, car à Ankh-Morpok, le Guet ne fait pas la loi. Le Patricien compte en effet sur les différentes guildes pour s’auto-gérer. Il a passé un accord astucieux et cynique en ce sens. Plutôt que d’encourager les hommes du Guet à travailler deux fois plus pour juguler la criminalité, autant encourager les filous à travailler moins en leur inculquant les principes de l’intérêt bien compris. En conséquence, les effectifs du Guet ont fondu pour se limiter à trois hommes. Un trio hétéroclite de ratés, de couards et de tire-au-flanc. Pas vraiment l’équipe gagnante pour enfermer les tire-laines. Parmi les préposés de cette maréchaussée dépareillée, on trouve d’abord le caporal Chicard, un zigue à l’apparence indicible qui, si elle s’était rapprochée du monde animal, aurait provoqué aussitôt sa fuite. Et puis, il y a aussi le sergent Côlon qui file le parfait amour conjugal avec une épouse qu’il ne voit jamais, pour cause d’emploi du temps incompatible. Enfin, pour les commander, le capitaine Vimaire apparaît comme l’homme de la situation. Il dispose d’une connaissance intime des bars de la cité et de ses caniveaux où il termine régulièrement ses nuits d’ivresse. Bref, il noie son ennui et sa piètre estime de soi dans l’alcool. Mais, les choses pourraient changer avec l’arrivée de Carotte, le petit nouveau, fils adoptif d’une famille de nains, mesurant dans les deux mètres, et poussé à la rue par ses parents parce qu’il guignait d’un peu trop près la fille de leurs voisins. Malgré ce passif chargé, le bougre est bien décidé à appliquer le règlement à la lettre pour redorer le blason du Guet.

Autant l’affirmer d’emblée, Au Guet ! fait partie des grandes réussites des « Annales du Disque-monde ». Terry Pratchett nous convie à un festival vachard prenant pour cible l’humanité et ses créations. De la société secrète qui ferait passer la franc-maçonnerie pour une entreprise de construction de châteaux de sable, aux clichés de la fantasy, en passant par les arcanes du pouvoir politique, on ne cesse de jubiler des saillies et des piques d’un auteur utilisant l’ironie et le nonsense comme des armes de destruction massive. Au Guet ! est une comédie humaine où l’ennui de la littérature qui pose aurait été remplacé par la parodie, les clins d’œil et un art consommé du running gag. Le roman oscille entre le nawak et la satire, distribuant les bons mots absurdes et s’essayant à l’étude sociologique. Sur ce dernier point, on ne peut qu’être crucifié par l’acuité de certaines réflexions, notamment celles du Patricien.

« A mon avis, l’existence vous pose un problème parce ce que vous croyez que l’humanité se divise entre les bons et les méchants. Vous vous trompez, bien entendu. Il n’y a toujours que les méchants… mais certains sont dans des camps adverses. Il agita sa main fine en direction de la ville et s’approcha de la fenêtre. Tout un océan de mal, vaste et houleux, fit-il d’un ton de propriétaire. Peu profond par endroits, évidemment, mais beaucoup plus ailleurs, je dirais même abyssal. Seulement, des gens comme vous confectionnent de petits radeaux de règles et de simili bonnes intentions puis déclarent : Voici le bien, voici ce qui finira par triompher. Étonnant !. Il assena une claque aimable dans le dos de Vimaire. Là-bas, reprit-il, on trouve des gens prêts à suivre n’importe quel dragon, à vénérer n’importe quel dieu, à ignorer n’importe quelle iniquité. Ils témoignent d’une espèce de méchanceté banale, ordinaire. Rien à voir avec l’ignominie vraiment élevée, créative des grands pécheurs, ça me ferait plutôt penser à une noirceur d’âme fabriquée en série. Des pécheurs, pourrait-on dire, sans trace d’originalité. Ils acceptent le mal non seulement parce qu’ils disent oui, mais parce qu’ils ne disent pas non. »

À aucun moment, l’auteur ne se départit pourtant d’une certaine tendresse pour ses personnages. La naïveté de Carotte et son imperméabilité à la métaphore suscitent une franche hilarité que ne viennent pas refroidir les péripéties d’une intrigue fertile en jeux de mots et rebondissements. Sur ce point, je tire mon chapeau au traducteur Patrick Couton qui a bien dû s’amuser pour le coup. Le trio du Guet, Vimaire en tête, s’impose ainsi sans trop d’efforts aux côtés des sorcières, de Rincevent, du touriste et de son bagage parmi les figures burlesques de l’univers de Terry Pratchett.

Bref, j’en redemande. Rendez-vous est donc pris avec Eric, le neuvième volet des « Annales du Disque-monde ». Bientôt.

au-guetAu Guet ! – « Les Annales du Disque-monde » (Guards ! Guards !, 1989) de Terry Pratchett – Éditions de l’Atalante, 1997 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

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4 réflexions au sujet de « Au Guet ! »

  1. Pratchett m’a épuisé avant la fin de son cycle: je n’ai qu’entamé Coup de tabac ! Après, je pense que lui-même tournait de plus en plus à vide, la faute peut-être à un rythme effréné d’écriture puis à un alzheimer qui le poussait à surcompenser au maximum. Une tirade de qualité comme celle du Patricien me semble par exemple improbable dans ses derniers livres. Sinon Le guet des orfèvres est encore un bon livre du Guet, puis leurs aventures ont commencé à me lasser. Les sorcières ont eu une meilleure longévité dans mes souvenirs. Certains romans m’ont paru bancals faute de saisir les références majeures, je suppose. De façon générale, les petits trucs de narration à la Pratchett m’ont souvent déçu voire agacé, mais son talent de la satire, du bon mot, son immense talent à croquer des personnages, compensaient souvent le reste.

    • Je n’ai pas encore atteint ton niveau d’épuisement. A part pour La Huitième fille et Sourcellerie, franchement bancal, je m’amuse encore beaucoup. Pour la suite, on verra… J’ai le temps.

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