Machine de guerre

Troisième opus de la série initiée par Ferrailleurs des mers, puis poursuivie avec Les Cités englouties, Machine de guerre achève et conclut les aventures de Tool, le mi-bête né des œuvres du capital-libéralisme et de la bio-ingénierie, et de l’orpheline Mahlia, tout en faisant le lien avec les personnages du premier volet. Reconvertie dans le trafic d’œuvres d’art, l’adolescente évolue désormais à la marge du conflit contre les seigneurs de la guerre qui font et défont la paix précaire régnant sur les cités englouties. Mais, les anciens propriétaires de Tool ne tardent pas à se rappeler à la mémoire de l’augmenté dans un déluge de feu, d’autant plus qu’il recèle dans sa chair un talent caché susceptible de bouleverser l’ordre établi, au grand dam de son concepteur, le général Caroa, et de ses employeurs, le Comité exécutif de la compagnie Mercier.

Si Machine de guerre n’apporte guère de nouveauté, le roman de Paolo Bacigalupi a l’avantage de prolonger d’une manière satisfaisante le destin de Tool, personnage secondaire passé désormais au premier plan de la trilogie. Devenu l’enjeu principal et le moteur de l’intrigue, le mi-bête éclipse les humains eux-mêmes, ravalés au rang de subalternes dans la meute qu’il dirige. L’augmenté se voit ainsi doté d’un passé et d’une conscience, poussé par la compagnie Mercier à sortir de l’anonymat où il avait vécu jusque-là. Toute l’ambiguïté du personnage repose sur sa faculté à ne pas rejeter la part d’humanité composant son génome et sa capacité à éprouver de l’empathie pour des créatures qu’il juge inférieure. Rassurons-nous, le dilemme n’est pas difficile à lever. Machine de guerre demeure en effet un roman d’aventure destiné à un public young adult, segment du lectorat dont il ne convient pas de trop malmener les attentes.

Pour le reste, Paolo Bacigalupi continue à étoffer l’univers des deux précédents opus, cet anthropocène post-apocalyptique où les États nations, à l’exception de la Chine et de quelques autres territoires, sont déchus de leur position de domination, disputant désormais leur subsistance aux grandes compagnies qui régulent le marché par des accords commerciaux avantageux ou les frappes chirurgicales de leurs flottilles de drones surarmés. Machine de guerre ne dépare donc pas dans ces anticipations pessimistes marquées par le dérèglement climatique, les guerres civiles et la paupérisation globalisée, offrant le spectacle d’un futur en voie de tiers-mondisation, placé sous la coupe de conglomérats d’intérêts privés attachés à leur égoïsme bien compris. Une jungle sillonnée de chimères génétiquement modifiées, conditionnées à servir leurs maîtres impitoyables. Dans ce Struggle for life incessant, seules quelques oasis perdurent, des zones franches ouvertes aux possibles, tel Seascape, la cité aux arcologies flottantes triomphantes et aux docks prospères, mais pas au point de remettre en question le statu quo.

Commencée sur les plages polluées par les effluents toxiques issus des épaves de l’ère accélérée, la trilogie de Paolo Bacigalupi s’achève donc au cœur des sphères dirigeantes d’un futur finalement pas si différent de notre présent. Et, si l’intrigue ne casse pas cinq pattes à un canard augmenté, Machine de guerre conclut de manière honorable une série ayant débuté sous les bons auspices de l’aventure divertissante. Contrat rempli.

Machine de guerre (Tool of War, 2017) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

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