Une sortie honorable

À l’occasion de la rentrée littéraire de janvier est paru Une sortie honorable, le nouveau roman d’Eric Vuillard. Une fois de plus, l’Histoire s’invite dans le récit de l’auteur, la Guerre d’Indochine donnant ici tout son sens à son propos.

Coincée entre le second conflit mondial et cette guerre qui n’a pas voulu pendant longtemps avouer son nom en Algérie, l’affrontement entre le Viêt-minh et l’État français a pourtant ouvert la voie à la décolonisation, faisant passer la France du rang de puissance mondiale, même si le déclassement était déjà bien engagé avec la défaite de 1940, au statut de supplétif des États-Unis durant la Guerre froide. Cette géopolitique passée dont les effets délétères sont encore perceptibles au présent dans la démographie et la mémoire vietnamiennes, figure au cœur du propos d’Eric Juillard.

Il calque ainsi son intrigue sur les grandes lignes de force historiques, ce jeu des puissances sur le dos des existences infimes, focalisant toute son attention sur ses véritables acteurs. Sous sa plume impitoyable, l’Histoire se révèle tel un théâtre d’ombres, une comédie humaine sinistre et bouffonne, où les vrais acteurs agissent pour le compte d’intérêts puissants et impersonnels, et non en l’honneur d’une éthique patriotique ou humaniste.

« Et voilà comment nos héroïques batailles se transforment les unes après les autres en sociétés anonymes. »

On ricane ainsi beaucoup en lisant Une sortie honorable, mais c’est un rire rendu douloureux par le spectacle lamentable d’une démocratie confisquée par l’égoïsme bien compris du capitalisme international. Les élus du peuple, les Edouard Herriot, Edouard Frédéric-Dupont (surnommé Dupont des Loges ou des pipelettes en raison de son attention toute particulière pour les concierges), Max Brusset, Maurice Viollette et autre Edmond Michelet, tous ces caciques renouvelés dans leur mandat interrompu par la guerre mondiale, ce club de bourgeois repus et satisfaits de leur fonction, sont l’objet d’un portrait au vitriol impitoyable. Ils apparaissent plus attachés au maintien coûte que coûte du statu quo, celui d’une IVe République pétrifiée dans ses certitudes abstraites, illusionnée par le perpétuel changement de ses gouvernements mais pas de ses gouvernants, qu’à la défense de l’intérêt général et de leur fonction d’élus du peuple. Dans cette république devenue l’otage des intérêts d’entreprises assujettissant toute politique à leur bilan comptable, seul Mendès France semble échapper à la vindicte de l’auteur. Mais l’homme politique reste prisonnier d’une posture considérée comme un instant d’égarement. Si elle le grandit au regard de la postérité, elle n’en demeure pas moins un acte isolé et fortuit dans un océan de médiocrité et de crapulerie.

D’aucuns reconnaîtront dans le ton d’Eric Vuillard celui du moraliste, voire du satiriste ne rechignant pas à prendre à rebrousse-poil les conventions. Certaines de ses descriptions confinent au burlesque, d’autres nous ramène à la réalité sordide et cruelle de la condition des Vietnamiens. Engagés dans un conflit dont la Guerre d’Indochine ne constitue que la première étape d’un affrontement meurtrier plus global, ils apparaissent comme les vraies victimes de trente années de Guerre froide, avec comme solde de tout compte trois millions six cent mille morts, des milliers de Boat-people contraints à un exil périlleux et incertain, et un sol empoisonné pour des décennies par les mines anti-personnelles et les défoliants chimiques. C’est en effet à ce prix que se négocie une sortie honorable.

Avec Une sortie honorable, la plume d’Eric Vuillard fait une nouvelle fois merveille, mariant l’ironie assassine à l’art du portrait. On revisite ainsi une page oubliée de l’histoire de France, retrouvant dans les mœurs et les gestes d’hier bien des comportements et des paroles d’aujourd’hui. Finalement, rien ne semble avoir changé, si ce n’est une technologie toujours plus invasive et proactive au profit exclusif de quelques uns.

« Il avait seulement oublié de se dire à lui-même que tout au bout de cette logique, qui était certes devenue la nôtre à tous, celle que nous avons épousée en même temps que le privilège de n’être ni vietnamien, ni algérien, ni ouvrier, il avait totalement oublié de se dire qu’à ce jeu parfaitement conforme à l’esprit qui gouverne aujourd’hui le monde, il fallait accepter de spéculer sur tout, que rien ne pouvait être exclu a priori de la sphère des choses, et qu’à ce prix seulement on pouvait s’enrichir, et qu’à cette occasion unique et terrifiante, la guerre, ils avaient, lui, et les autres membres du conseil d’administration, spéculé sur la mort. »

Une sortie honorable – Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, janvier 2022

Plein d’autres romans d’Eric Vuillard sur ce blog : 14 Juillet, L’Ordre du Jour, La Guerre des pauvres.

3 réflexions au sujet de « Une sortie honorable »

  1. Oui c’est un auteur très intéressant à l’oral. J’avais eu l’occasion d’échanger avec lui de façon très sympathique dans une librairie à propos de” L’ordre du jour”où j’avais trouvé des similitudes avec Zola .Ce qui lui avait fait plaisir.
    Je vais me procurer celui que vous chroniquez , ne connaissant cette période de la guerre d’Indochine qu’à travers les romans de Marguerite Duras. Merci pour votre éclairage.

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