Les Flibustiers de la mer chimique

Les Flibustiers de la mer chimique pourrait se révéler comme la bonne surprise de la rentrée littéraire. Second roman de Marguerite Imbert, après le très remarqué Qu’allons-nous faire de ces jours qui s’annoncent ?, le présent récit post-apocalyptique est sa première incursion dans le domaine de la Science-fiction, genre pour lequel elle montre un réel engouement.

Suite à l’Hécatombe, la population humaine est désormais réduite à une poignée de survivants divisés en clans rivaux, à la recherche d’un nouveau piédestal sur lequel jucher leur ego insatiable d’homo sapiens sapiens et leur emprise toxique sur la planète. Et pendant que des créatures antédiluviennes surgissent des abysses, donnant substance à leurs pires cauchemars, graffeurs, flibustiers, naturalistes, étoilés et autres transhumains rejouent la sempiternelle comédie humaine dans les décombres de la grandeur passée de leurs aînés. Partagés entre leur instinct de prédation et leur besoin d’utopie, en dépit de l’élévation des mers, de la corruption irrémédiable des terres et de la rébellion du règne animal et végétal, ils interagissent comme un vrai panier de crabes, défaisant l’œuvre de leurs adversaires.

L’apocalypse nous rappelle la fragilité de notre condition et celle de nos constructions sociales. La beauté du désastre fascine et effraie, stimulant l’instinct de survie et nourrissant le spleen pour un avant que l’on aime mythifier. Elle nous rabaisse au rang de simple spectateur, séparé de l’effondrement par un quatrième mur dont la porosité ne cesse de nous interpeller. Dans une langue pétillante et imagée, Marguerite Imbert imagine un futur aux teintes acidulées et à la poésie venimeuse, d’où émerge une humanité décimée, orpheline de ses rêves de domination sur le vivant. Nous embarquons ainsi pour une odyssée périlleuse et foutraque, menée tambour battant, sous un soleil de plomb et une mer couleur mercure. Une chasse au trésor malicieuse et gaillarde, évoquant à la fois Jules Verne, Herman Melville et Bruce Sterling. L’autrice y fête la fin de l’abondance, recherchant dans l’insouciance l’énergie nécessaire pour continuer à avancer.

Marguerite Imbert ne bride en effet aucunement son imagination, bien au contraire, elle oppose au discours des prophètes du désastre un récit picaresque, irrévérencieux et salutaire, convoquant quelques belles trouvailles visuelles pour égayer un avenir guère enchanteur. On croise ainsi une ribambelle de personnages pittoresques qui contribue à nourrir une intrigue fertile en rebondissements et en en morceaux de bravoure. En compagnie d’Ismaël, d’Alba, de Jonathan et de son escorte de pieuvres géantes héroïnomanes, on croise la route de la Compagnie des Limbes Orientales, officine aux desseins aussi secrets qu’inquiétants. On côtoie la Métareine et ses zélotes dans une ZAD romaine en proie à la submersion où se conjuguent les vertus de la sobriété et l’art de Machiavel. Tout un microcosme infusé au MMORPG et à la débrouille se dévoile, révélant peu-à-peu la complexité des enjeux d’un avenir tragique et ironique, où l’humain n’a plus guère voix au chapitre. Mais, peu importe, cela ne l’empêche pas de continuer à conspirer, à trafiquer, à dépouiller autrui et à imaginer des lendemains qui chantent, en dépit de la crainte des erreurs du passé et d’une extinction définitive. Bref, on s’amuse beaucoup en lisant ce récit post-apocalyptique vif et sarcastique, où l’on ricane également de nos pitoyables travers humains.

Conjuguant l’entrain juvénile de la culture pop et les vertus laudatives d’une écriture inventive, Les Flibustier de la mer chimique apparaît comme la lecture idéale d’une génération désabusée, mais guère encline à la sinistrose. Le parfait remède contre les augures d’un présent ayant sacrifié le désir d’utopie sur l’autel du réalisme mortifère.

Les Flibustiers de la mer chimique – Marguerite Imbert – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2022

7 réflexions au sujet de « Les Flibustiers de la mer chimique »

  1. J’ai dû relire plusieurs fois la dernière phrase, sans toujours être bien sûr d’avoir compris son sens.
    Je vais saluer ici la couverture et le titre puisque je râle souvent à ce propos.

    Et je note parce que ça a l’air rigolo – comme dirait un augure du présent sacrifiant sur l’autel l’agneau du réalisme mortifère.

    • « J’ai dû relire plusieurs fois la dernière phrase, sans toujours être bien sûr d’avoir compris son sens. »
      C’est parce que j’ai trop forcé sur les substances chimiques.

      • La drogue c’est mal – et ça doit pas être très écolo. C’est aussi un moyen inventé par le Capitalisme pour tenir tranquille les masses laborieuses (j’en ai plein comme ça).

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