Ainsi soit-il

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RELIGION ET SCIENCE FICTION

La foi à l’épreuve de la fiction spéculative

Littérature tournée vers l’exploration des possibles, la science fiction consacre une grande partie de son corpus, pour ne pas dire l’essentiel, à ausculter les diverses manifestations de l’esprit humain, y compris celles relevant du fait religieux. Loin de chercher à épuiser un sujet qui mériterait un plus ample développement, le présent article se contentera de livrer quelques pistes, guidé par une problématique, on l’espère, pertinente.

Démystifier la religion

ShambleauSeigneur de lumière

En cherchant à donner une explication rationnelle à des problèmes d’ordre religieux, la science-fiction se livre à un travail de démystification critique. Ainsi, les questions de l’origine de la vie, de l’Homme ou des dieux et des mythes apparaissent comme des thématiques fréquentes du genre. Avec Shambleau de Catherine L. Moore, la Gorgone retrouve son origine extra-terrestre. Chez Roger Zelazny, les mythes inspirent plusieurs romans et nouvelles, parmi lesquels on retiendra surtout Seigneur de Lumière. L’auteur y transpose avec talent la mythologie hindouiste et le bouddhisme sur une autre planète, rejouant la lutte du Bouddha contre ses pairs, via le culte de l’accélérationnisme.

Onzième commandementdune-cover

La SF abonde également en théocraties fournissant autant de visions d’avenir cauchemardesques. La religion y apparaît comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Déjà connu pour la nouvelle « Car je suis un Dieu jaloux », où il imagine que Dieu abandonne l’humanité pour faire alliance avec les extra-terrestres qui envahissent la Terre, Lester Del Rey est également l’auteur d’un classique : Le Onzième commandement. Belle illustration des prédictions pessimistes de La Bombe P de Paul R. Ehrlich, le roman s’empare des thèmes de la surpopulation, de la pénurie et de la dictature religieuse. « Croissez et multipliez », l’expression sonne pour Boyd Jensen, condamné à l’exil sur Terre, comme un appel au suicide. Mais, le commandement de l’Église éclectique cache des motifs plus biologiques.

Livre-univers, saga familiale aux accents de tragédie, Dune se révèle d’une complexité stimulante, brassant une multitude de thèmes dans les domaines de la politique, l’écologie, l’économie, la psychologie et la religion. Frank Herbert y imagine une forme de syncrétisme original entre la religion, l’écologie et la génétique, utilisant la notion théologique de prescience.

HypérionEndymion

Endymion de Dan Simmons conçoit un futur où l’Église apostolique et romaine a comblé le vide provoqué par la chute de l’Hégémonie (Cf Hypérion) qui gouvernait jusque-là l’Humanité. Les religieux étendent désormais leur emprise sur plusieurs mondes, via le bras armé de la Pax et le sacrement du cruciforme. Ce symbiote procure en effet à son porteur l’immortalité promise par les textes religieux. Une promesse conférée au prix d’un esclavage programmé par des puissances occultes.

En chair(e) étrangère

Nuit de la lumièreSi l’on considère qu’il existe d’autres espèces douées de raison dans l’univers, quoi de plus naturel pour la SF de s’y frotter et de soulever quelques problèmes moraux. Réputé pour son goût de la transgression, on n’attendait pas moins de Philip José Farmer qu’un peu de fantaisie et de mauvais esprit. Rassemblées dans La Nuit de la Lumière, les aventures du Père Carmody semblent une alternative ludique aux états d’âme. Suite à une révélation, le bonhomme abandonne son existence de crapule et se convertit pour expier ses péchés. Le voilà chargé par l’Église d’affronter de redoutables problèmes théologiques dans toute la Galaxie. Si les tribulations du religieux sont globalement assez légères, elles permettent toutefois de traiter quelques questions métaphysiques ou éthiques sous un angle insolite.

Le-moineau-de-Dieu-640x327Plus dramatique, Le Moineau de Dieu de Mary Doria Russell s’apparente à une parabole religieuse. Vers 2060, après avoir détecté un signal extraterrestre, les Jésuites commanditent une expédition scientifique vers le monde d’où il provient. À sa tête, le père Emilio Sandoz est impatient de rencontrer d’autres créatures de Dieu. Beaucoup plus tard, seul survivant de la mission, il revient sur Terre pour y être jugé. Ce roman d’une grande finesse psychologique pose le problème de la communication avec une autre espèce et s’interroge sur la nature de Dieu. Un must !

enfants_icarePlus connu pour sa collaboration avec Stanley Kubrick sur le film 2001, l’Odyssée de l’espace dont il a tiré parallèlement un court roman, Arthur C. Clarke revient à la religion avec Les Enfants d’Icare. Dans le futur, les extraterrestres ont envahi pacifiquement la Terre apportant leur science et technique aux hommes. Appelés les Suzerains, ils souhaitent guider l’humanité vers la Transformation, favorisant sa fusion avec le Suresprit, une entité avancée qui confine à la divinité. Mais, les Suzerains sont condamnés à agir cachés car ils ont l’apparence du Diable tel qu’on le représente dans la littérature médiévale. Le Bien est-il compatible avec l’image traditionnelle du Mal ? Clarke dépasse le questionnement pour aboutir à un dénouement eschatologique que n’aurait pas désavoué Teilhard de Chardin.

Spéculations théologiques et métaphysiques

La SF ne dédaigne pas les sujets métaphysiques. De nombreux auteurs, et non des moindres, ce sont ainsi illustrés dans ce domaine.

En_remorquant_JehovahIssu d’une famille presbytérienne de Philadelphie, James Morrow se découvre pendant ses études une passion pour les fictions philosophiques et satiriques, en particulier celle de Voltaire et Camus. Humaniste insolent, il choisit de mettre son érudition scientifique et philosophique au service d’un questionnement, souvent drôle, des thèmes religieux et métaphysiques. Volontiers provocateur, l’auteur américain s’empare de la forme du conte pour l’utiliser comme l’outil d’une réflexion amusée sur la croyance, l’athéisme, l’absurdité de l’existence et le sens de la vie. Parmi ses romans, la Trilogie de Jéhovah s’impose comme un incontournable. James Morrow y met en scène la mort de Dieu et ses conséquences, faisant subir divers traitements sacrilèges au corps de l’entité divine.

trilogie_cosmiqueRéputé dans nos contrées pour les Chroniques de Narnia où il laisse affleurer ses convictions religieuses, C. S. Lewis est également l’auteur d’un cycle plus ancien. Écrite entre 1938 et 1945, la Trilogie cosmique lorgne du côté de l’œuvre de H. G. Wells, troquant juste le socialisme contre une foi chrétienne ardente. L’écrivain irlandais prend en effet la Bible au pied de la lettre, imaginant que chaque planète du système solaire a été confiée à la garde d’un eldil, autrement dit un ange. Le Mal est absent de la Création, sauf sur Terre, où l’eldil s’est rebellé contre le Plan de Dieu, condamnant les Terriens au bannissement, au silence, à la souffrance et aux tentations néfastes. Quelque peu surannée, la trilogie vaut surtout pour son premier volet, Au-delà de la planète silencieuse, où Lewis développe sa vision chrétienne du cosmos.

cas de conscienceLa question du Mal revient comme un leitmotiv dans plusieurs autres romans de SF. Elle figure notamment au cœur du propos de Un Cas de conscience de James Blish. Sur Lithia vit une espèce de reptiles géants. Créatures raisonnables dotées d’une civilisation évoluée, les Lithiens ne connaissent ni le mal ni le bien, ignorant la guerre, l’art, le sport et la religion. Leur existence pose problème au père Ruiz-Sanchez, biologiste et prêtre jésuite, délégué par la Terre pour évaluer le potentiel de la planète. Après réflexion, il soupçonne les Lithiens d’être un piège conçu par le Diable pour éloigner l’Homme de Dieu. Avec ce roman, James Blish interroge avec pertinence la nature humaine tout en abordant des questions théologiques. Sans doute un peu aride, Un Cas de conscience n’en demeure pas moins un livre puissant où l’altérité fait office de miroir.

Expérience mystique

Littérature d’idées, la science-fiction apparaît également comme une littérature d’expérimentations formelles et narratives.

voici_l'hommeParu d’abord sous la forme d’une novella en 1967, le roman Voici l’homme paraît incontournable. Michael Moorcock y révèle une vision iconoclaste de la foi récompensée par quelques lettres d’insultes. Le synopsis a le mérite de la simplicité. Souhaitant rencontrer le Christ, Karl Glogauer, un parfait raté, homosexuel occasionnel, emprunte un chronoscape pour retourner dans le passé. Une fois sur place, il s’aperçoit que nul prophète n’est apparu en Palestine. Il choisit donc de combler ce vide, poussant le sacrifice jusqu’à être crucifié à sa place. Au-delà du simple récit temporel, Voici l’homme confronte la foi à la psychanalyse, établissant un lien entre le mysticisme et la sexualité. Centré sur la personnalité névrosée de Glogauer, le récit donne des protagonistes du nouveau testament une image bien différente de celle encensée par l’Église, où Glogauer se montre finalement plus masochiste que croyant.

trilogie divineCréatures omniscientes et mondes truqués abondent dans l’œuvre de Philip K. Dick. L’auteur américain y questionne de manière obsessionnelle la nature de la réalité. Avec la Trilogie Divine (que l’on devrait plutôt appeler Tétralogie si l’on compte Radio libre Albemuth), il fait sauter les ultimes barrières. Fondé sur l’expérience mystique qu’il a vécu en 1974, SIVA, le premier opus de la Trilogie, tente de donner une explication au message reçu par Horselover Fat, double schizophrène de l’auteur. En communication avec un satellite divin, le fameux SIVA (VALIS en anglais), envoyé par des extra-terrestres de Sirius, Horselover découvre que l’Empire n’a jamais pris fin et que le Mal contrôle secrètement le monde, manipulant les mots et donc la réalité. Il semble bien que SIVA ait été conçu par Dick comme un moyen d’analyser sa propre situation, via le platonisme et le gnosticisme. En quête de l’anamnèse, il flirte avec la folie, mais les prophètes ne sont-ils pas des fous eux-mêmes ? SIVA annonce L’Invasion divine, La Transmigration de Timothy Archer étant un peu à part, et prolonge Radio libre Albemuth. L’ensemble est un tantinet abscons mais la plongée dans la psyché de Dick reste complètement fascinante.

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