Sur la route d’Aldébaran

Renouant avec l’un des lieux communs de la Science fiction, le Big Dumb Object (aka le Grand Truc Stupide), Adrian Tchaikovsky nous propose avec Sur la route d’Aldébaran un court récit flirtant avec la Hard SF et l’horreur. Un cocktail gagnant, on va le voir, non dépourvu d’une bonne dose d’humour grinçant.

Gary Rendell est le dernier survivant de l’expédition terrienne dépêchée aux confins du système solaire pour percer le mystère d’un artefact extraterrestre, découvert inopinément par une sonde spatiale. La chose interroge en effet toute la communauté scientifique, au point de faire taire les conflits qui ont déchiré jusqu’à très récemment l’humanité, lui faisant frôler l’extinction à plusieurs reprises. Elle nargue les plus grands spécialistes avec sa face aux traits vaguement batraciens et sa structure fractale qui semble s’étendre en-dehors de l’espace-temps. Autrement dit, l’objet est un portail sur ailleurs, riche en potentialités d’expansion. Une Grande porte ouverte sur l’univers. De quoi faciliter grandement les déplacements et les contacts avec d’autres civilisations. A la condition de comprendre son fonctionnement.

En bon citoyen britannique, Gary Rendell n’est heureusement pas dépourvu d’humour, du moins cette forme particulière d’humour pratiquée dans son archipel natal. Un état d’esprit lui ayant permis de survivre jusque-là, en dépit du désastre résultant de l’exploration des tréfonds minéraux du Dieu-Grenouille, comme il a pris l’habitude d’appeler l’artefact. Dans ses cryptes sans queue ni tête, Gary doit se garder en effet des mauvaises rencontres, surtout avec les multiples monstres dont il connaît désormais la faim inextinguible. Il se sent aussi seul et démuni face à ces choses étranges qu’il est contraint de manger pour demeurer vivant et dont l’apport nutritif est inversement proportionnel à l’inconfort digestif qu’elles lui font endurer. Gary aimerait enfin rentrer chez lui et oublier l’exploration des étoiles, activité lui ayant procuré plus de déplaisir que de satisfaction. Mais, cela est-il encore possible ?

« On pourrait croire que cette créature s’est introduite dans le bureau de Dieu, après l’école, pour y chiper tous les vilains jouets confisqués aux anges déchus. »

Sur ce blog, on a beaucoup aimé Dans la Toile du temps et Chiens de Guerre. On garde d’ailleurs en réserve Dans les profondeurs du temps, dernier titre d’Adrian Tchaikovsky traduit dans nos contrées, histoire de ne pas épuiser immédiatement toute sa bibliographie en français. Sur la route d’Aldébaran est un court récit qui réjouira l’amateur d’une certaine forme de Science fiction classique, même si l’optimisme n’y est guère de rigueur.

Narrée à hauteur d’homme, peut-être devrais-je dire à hauteur de naufragé, la novella épouse le regard désabusé et ironique de Gary Rendell, dernier rescapé d’une mission d’exploration internationale. Le bougre ne nous épargne rien de ses humeurs ni de ses rencontres. Des créatures étrangères dont il s’émerveille en dépit de son impossibilité à communiquer avec elles, mais aussi des monstres tout en crocs, en écailles ou en tentacules, prêts à l’ingurgiter ou lui faire subir mille promesses de terreur. Sur ce dernier point, Adrian Tchaikovski fait preuve d’une belle imagination, convoquant un bestiaire n’ayant rien à envier aux bug-eyed monsters des pulps d’antan ou à la microfaune cauchemardesque dévoilée par un microscope.

Face à une adversité sacrément tordue, Gary oppose une volonté de survie inébranlable, défiant les obstacles et les pièges qui jalonnent son chemin avec un humour noir admirable. Dans ce carrefour des étoiles survivaliste, émaillé de chausse-trappes et de surprises fatales, on suit son périple et son histoire personnelle avec curiosité, voire une certaine empathie, avant de commencer à s’interroger sur les raisons de sa survie. Au lecteur de découvrir l’inversion de perspective finale, assez savoureuse il faut en convenir.

Entre horreur et humour noir, Sur la route d’Aldébaran tient donc toutes les promesses d’un court récit anxiogène dont le dénouement définitif vient éteindre toute envie de ricaner.

Sur la route d’Aldébaran (Walking to Aldebaran, 2019) – Adrian Tchaikovsky – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », octobre 2021 (novella traduite de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

8 réflexions au sujet de « Sur la route d’Aldébaran »

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