La Fabrique des lendemains

Huitième ouvrage coédité par le Bélial’ et Quarante-Deux (aka Ellen Herzfeld et Dominique Martel), La Fabrique des lendemains compose un florilège de vingt-huit nouvelles ébouriffantes dessinant le portrait d’un futur morcelé, écartelé entre l’humain et le posthumain. Un avenir qui, s’il reste du domaine de la potentialité, n’en demeure pas moins en germe dans l’ici et maintenant d’une condition humaine plus que jamais tiraillée entre les exigences du surmoi et la tentation de l’altérité. Auréolé par un Grand Prix de l’Imaginaire, l’ouvrage est l’œuvre sans équivalent dans la langue anglaise d’un jeune auteur au moins aussi prometteur que Greg Egan ou Ken Liu. Au regard de ce recueil, idéalement transposé en français par Pierre-Paul Durastanti, on ne peut que se joindre au concert des louanges.

Passons outre le traditionnel résumé. Non que l’exercice ne nous déplaise, mais il ne convient vraiment pas ici. Aussi contentons nous de livrer quelques pistes, histoire de titiller la curiosité, sans pour autant renoncer à établir une liste des récits ayant suscité notre enthousiasme. L’imagination de Rich Larson s’enracine dans un futur proche, ces fameux lendemains dont l’architecture émerge peu-à-peu sous nos yeux, prolongeant nos usages technologiques, tout en consolidant les différentes ségrégations spatiales fracturant le monde, qu’elles soient sociales, numériques, historiques et ethniques, voire à l’intersection de toutes ces discriminations. Il apprivoise les thématiques propres à la hard science pour en tirer des histoires ancrées dans un quotidien cosmopolite, jalonnées d’allusions à l’Afrique, son continent de naissance, mais aussi à l’Espagne et à d’autres mondes émergents. Et, s’il flirte avec la short story, ne dédaignant pas le récit à chute, la juxtaposition des différents récits laisse entrevoir des liens, des parentés et des résonances indéniables dont on peut pointer les échos avec gourmandise.

Bien qu’il soit qualifié de post-eganien, Rich Larson se distingue pourtant de son aîné australien par un regard moins clinique, moins froid, et un regard plus affûté sur les conséquences et probables dérives impulsées par les technosciences dans un monde en proie à la transformation. Il use ainsi des thématiques de la génétique, de la cybernétique, de la technologie quantique, de l’intelligence artificielle et de l’immortalité dans un contexte marqué par le transhumanisme et les conduites extrêmes, décrivant un avenir plus que jamais livré à l’injustice et à l’inhumanité. Car si la technologie permet de télécharger sa conscience dans un autre corps, mécanique ou biologique, pour jouir de sa jeunesse ou de ses sensations, voire acquérir une forme d’immortalité, si elle permet de résoudre des enquêtes et de protéger le citoyens, elle dispose en même temps des moyens d’asservir, d’exploiter ou d’exterminer. Rien de neuf sous le soleil de la machine molle. Et pourtant, une étincelle d’humanisme semble continuer à briller, paradoxalement, au sein des créations génétiques ou numériques de l’homme. Néo-néandertalien, IA et autre chimpanzé évolué laissent à penser que si l’humain disparaît, sa meilleure part au moins lui survivra.

Dans un monde en proie aux conflits asymétriques, où les perdants de la mondialisation sont pourchassés ou instrumentalisés par une idéologie techniciste ayant remisé dans les poubelles de l’histoire les promesses du progrès social et émancipateur, les récits de Rich Larson délivrent une vision assez sombre de l’avenir. Un futur où l’humain reste à l’interface d’un désir d’empathie sans cesse déçu et d’un instinct de prédation insatiable. Entre émerveillement, sidération, et effroi, on accuse ainsi le choc, troublé par les sonorités étranges et familières des motivations de personnages n’ayant pas mis à jour les contradictions de leur nature d’être raisonnable et superstitieux.

Parmi les vingt-huit textes figurant au sommaire, retenons surtout huit nouvelles. « Indolore » constitue une entrée en matière percutante, à la croisée des technosciences et de l’émotion. On y épouse le point de vue d’un super-soldat doté de la capacité à se régénérer. Longtemps au service d’intérêts supérieurs, il a déserté, cherchant désormais à libérer un otage interné dans un hôpital. Avec ce seul texte, Rich Larson investit le champ des possibles de la science-fiction, alliant la puissance d’évocation du genre au dépaysement des mondes émergents. Dans un registre post-apocalyptique, « Toutes ces merdes de robots » ne déparerait pas dans un recueil de Robert Scheckley. L’humour grotesque y côtoie un sentiment d’étrangeté mais aussi les spectres de la mortalité et du deuil. Dans un monde où Dieu (l’homme) est mort, le dernier survivant de l’humanité n’a-t-il pas tout intérêt à disparaître, histoire d’entretenir l’illusion de sa supériorité ? Pour les amateurs de physique quantique, « Porque el girasol se llama el girasol » offre quelques dangereuses visions, non dépourvues d’une certaine poésie, où le thème du déracinement se trouve intriqué avec celui plus politique de l’immigration illégale. Avec son crescendo dramatique et son dénouement poignant, ce texte est incontestablement un coup de cœur. Dans un registre dystopique, « L’Homme vert s’en vient », le texte le plus long du recueil, dépeint un futur inégalitaire menacé par une secte prônant l’extinction de l’espèce humaine. Évidemment sombre, mais non dénuée d’un goût affirmé pour le sarcasme et une certaine dose de décontraction, cette nouvelle est portée par un personnage féminin singulier et fort sympathique dont on aimerait lire d’autres aventures, histoire de se frotter plus longuement à son tempérament de battante. « En cas de désastre sur la lune » renoue avec un humour absurde de la plus belle eau. Dans le contexte d’un huis clos à bord d’une une capsule spatiale stationnée sur la Lune, on voit l’angoisse initiale se transformer progressivement en récit d’une extravagance débridée fort réjouissante. N’en disons pas davantage de crainte de déflorer la chute fort savoureuse. « Veille de Contagion à la Maison Noctambule » s’aventure sur un terrain plus cruel et tragique. On y découvre un futur post-apocalyptique où seule la partie nantie de l’humanité a survécu au prix de l’extermination presque totale de ceux qu’elle considère comme des parasites. Le texte dépeint avec force talent, y compris celui du traducteur, une société post-humaine étrangère par son apparence, ses membres portant leur vêtement comme une seconde peau (ou poe), tout en rejouant le principe marxiste de la lutte des classes comme un rite de passage. Voici incontestablement, une grande réussite de ce recueil. « Innombrables Lueurs Scintillantes » abandonne la Terre et ses parages pour se focaliser sur une intelligence résolument non humaine. Avec ses pieuvres sentientes, Rich Larson fait preuve ici d’une belle créativité, dressant en quelques pages le portrait détaillé d’une société en proie aux démons de la superstition et de la peur face à l’inconnu. Toute ressemblance avec une autre espèce n’est pas exclue. Pour terminer, « La Digue » se penche sur les mécanismes de l’amour et sur les artifices déployés pour séduire. Et si aimer n’était pas qu’une histoire de tropisme biologique et d’affinités électives ? L’idée a de quoi inquiéter, voire choquer comme le découvre ce couple de vacanciers amoureux. Un texte troublant de justesse et de simplicité.

Répétons-le encore une fois, le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle. Si l’assertion peut paraître un lieu commun pour les connaisseurs du genre, La Fabrique des lendemains en donne une preuve brillante et stimulante.

La Fabrique des lendemains – Rich Larson – Le Bélial’ & Quarante-Deux, octobre 2020 (recueil de nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Pierre-Paul Durastanti)

Vigilance

Dans un avenir proche, dopé à l’adrénaline, Robert Jackson Bennett brosse le portrait d’une Amérique devenue complètement paranoïaque à force de vivre dans la peur. Une peur institutionnalisée, prenant le visage d’une altérité forcément suspecte. Qu’il soit étranger, noir, latino, jeune ou tout simplement non armé, l’autre constitue une menace contre laquelle le citoyen ne doit pas relâcher sa vigilance comme le scande le jeu de télé-réalité éponyme de la chaîne One Nation’s Truth. Le principe de l’émission a le mérite de la simplicité. Des candidats postulent pour faire partie d’une équipe des tueurs lâchés dans un environnement public aléatoire. Ils s’efforcent d’y faire le maximum de victimes, tout en restant vivant le plus longtemps possible. S’ils survivent, un jackpot récompense leur faculté de nuisance. Mais, si l’une des victimes/cibles les élimine, c’est elle qui touche le pactole. Dans tous les cas, le showrunner passe à la caisse, engrangeant le cash des annonceurs. Ils sont légion en ce bas monde.

Principal concepteur et producteur du programme vedette de ONT, John McDean est lui-même un tueur. Il sait que l’Amérique n’est plus un endroit où l’on vit, mais un lieu où l’on survit. Il connaît le goût pour le sang et pour la sécurité de la Personne Idéale, son concitoyen, cible privilégiée de l’émission Vigilance. Un profil dont il tire d’ailleurs un maximum de profit, capitalisant sur son angoisse afin de placer des publicités ciblées. McDean n’a aucun scrupule. Pourquoi en aurait-il ? Il ne fait que suivre le mouvement, l’accompagner, toujours avec un train d’avance, celui que lui procure la technologie et la neuro-psychologie. Et, s’il lui venait des états d’âme, les investisseurs se chargeraient de lui botter les fesses pour l’expédier parmi les rebuts. De toute façon, qui est-il pour prétendre infléchir la volonté de la Personne Idéale ? Ce soir, les réseaux sociaux bruissent de rumeurs astucieusement distillées par les algorithmes générés par les services marketing de la chaîne. Une atmosphère de violence latente électrise les habitués avides d’hémoglobine. Ils sont armés, prêts à défourailler ou à échanger des commentaires sur le direct concocté par les créatifs de ONT. Qui va se faire massacrer ? Qui va survivre ? Qui sera assez vigilant pour remporter le pactole ?

Sur un sujet n’étant pas sans rappeler Jack Barron et l’éternité ou Le prix du danger (Il faut relire Robert Sheckley), Robert Jackson Bennett dresse un portrait au vitriol d’une nation en roue libre, en proie aux démons de l’individualisme, au fantasme de l’auto-défense et persuadée que sa destinée manifeste s’incarne dans la guerre de tous contre tous. Dans Vigilance, les tueries de masse ne sont en effet plus un fléau réprouvé par une morale impuissante face au lobby des armes à feu, mais un spectacle tout public, servant de réceptacle aux passions malsaines d’une population déclassée. Un entertainment sordide dont tire profit des investisseurs cyniques, où tout est fait pour garder le téléspectateur captif, y compris de ses plus bas instincts. Le propos de l’auteur américain exhale une colère froide et généreuse contre tout une frange de la société américaine. Celle ayant voté sans sourciller pour Donald Trump, celle qui voue un véritable culte aux vétérans de la Seconde Guerre mondiale, mais curieusement, n’est pas dérangée de côtoyer les vrais nazis de l’alt-right au quotidien. Il réserve à cette engeance ses meilleures cartouches, ne tirant pas à blanc. Bien au contraire, il fait mouche car en Amérique in gun we trust and we die.

Entre les studios de One Nation’s Truth, où se déroulent les préparatifs du prochain Vigilance, et un bar de nuit miteux où patiente son public cible, Robert Jackson Bennett tisse sa toile, resserrant progressivement les mailles d’une intrigue en forme de crescendo glauque et inexorable. Et, même s’il ne brille pas pour son originalité, le twist final de Vigilance n’affaiblit cependant pas l’aspect satirique et grinçant de la charge.

Autre avis ici.

Vigilance (Vigilance, 2019) de Robert Jackson Bennett – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

La Chose

La Chose est la réédition d’une novella de Science-fiction horrifique, parue en 1938 aux États-Unis. Dans nos contrées, elle figurait au sommaire du recueil Le Ciel est mort dans une traduction pour le moins datée. En reprenant le travail à zéro, Pierre-Paul Durastanti rend justice à la modernité d’un texte qui n’accuse finalement pas son âge (plus de 80 ans, excusez du peu). Plus connu pour l’adaptation de John Carpenter que pour celle du duo Nyby/Hawks, au grand dam de Dan Simmons, La Chose suscite évidemment une multitude de réminiscences visuelles. Ce processus mental ne s’embarrasse pas du paradoxe faisant illico de Kurt Russell, Wilford Brimley et Donald Moffat les incarnations textuelles de McReady, Blair ou Garry. On a connu pire pour des archétypes réduits dans la novella à quelques traits physiques et psychologiques. Lire La Chose en 2020, après avoir vu le film, provoque en conséquence un curieux sentiment de déjà-vu, même si la fin est plus radicale chez le réalisateur américain.

Sur une trame simple et solide, John W. Campbell propose un texte ne s’embarrassant guère de psychologie ou d’horreur organique. À vrai dire, l’angoisse n’apparaît pas au centre des préoccupations d’un auteur bien plus intéressé par la vraisemblance scientifique de la chose, pas celle à laquelle vous pensez, l’autre. Le sujet n’est donc pas qui est l’ennemi, mais comment le démasquer avant qu’il ne soit trop tard ? Pour y arriver, John W. Campbell mobilise les connaissances de la biologie, en particulier la sérologie, afin de venir au secours d’une humanité menacée par le péril insidieux de la subversion biologique. Le cauchemar ! Sur ce point, Carpenter respecte à la lettre l’intrigue de la novella, mais là où le réalisateur en fait un argument du suspense, Campbell se contente de démontrer que, grâce à sa faculté à réfléchir et grâce à son agressivité, l’être humain est sans doute la créature la plus dangereuse dans cette station de l’Antarctique, démontrant par la même occasion son aptitude à survivre dans un environnement hostile.

En dépit de son âge, La Chose demeure donc un huis-clos polaire efficace, d’une modernité étonnante, où le Struggle for life et le nihilisme s’effacent devant l’enquête scientifique et la froideur des faits. On relira maintenant avec plaisir Les Choses, histoire de goûter à toute l’ironie mordante de Peter Watts qui correspond finalement bien à l’esprit du texte de Campbell.

La Chose (Who Goes There ?, 1938) de John W. Campbell – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », novembre 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Les agents de Dreamland

De Caitlín R. Kiernan, Internet nous apprend qu’elle mène de front une carrière dans la paléontologie et la littérature, alternant les scenarii de comics et l’écriture de romans ou de nouvelles. La science-fiction et la fantasy semblent être ses genres de prédilection, même si elle ne dédaigne pas le fantastique où elle a été primée pour un titre traduit dans nos contrées (La fille qui se noie). Je la découvre cependant ici avec le vingt-cinquième titre de la collection « Une Heure-Lumière » pour lequel je confesse un coup de cœur. Savoir que cette novella s’inscrit dans une courte série intitulée « Tinfoil Dossier » a l’avantage et l’inconvénient de me réjouir et de m’effrayer. Tout est foutu !

« Vous êtes ce que vous êtes, jusqu’à ce que vous ne le soyez plus. Toutes les choses sont seules dans le temps. Le temps est le navigateur, et nous ne sommes que des autostoppeurs. »

Les agents de Dreamland ne verse pas dans les lovecrafteries, bien au contraire la novella relève de l’héritage lovecraftien, dans la meilleure acception du terme. Caitlín R. Kiernan ne se contente pas en effet de reprendre à son compte les éléments de l’imaginaire de l’auteur de Providence, elle se les approprie, proposant de surcroît un melting-pot d’influences diverses empruntées à la culture populaire, y compris musicale. Ésotérisme, dérive sectaire, complotisme, ufologie, champignon parasite et histoire secrète composent un récit qui, s’il ne livre pas LA solution, n’en demeure pas moins suffisamment inquiétant pour susciter le malaise et la sidération face à l’inconnu et à la petitesse de l’espèce humaine.

D’une plume imagée, pétrie de fulgurances redoutables, bénéficiant de plus de la traduction soignée de Mélanie Fazi, l’autrice américaine opte pour une narration résolument non linéaire, dessinant progressivement les contours d’une vérité indicible et sans espoir. Elle acquitte ainsi son tribut à Lovecraft, sans se montrer trop maniérée ou trop respectueuse de la matière originale, distillant l’horreur et l’étrangeté dans les angles morts d’un récit que n’aurait pas désavoué les scénaristes de la série X-Files. Les agents de Dreamland se distingue enfin par la radicalité de son propos et un pessimisme perceptible jusque dans le désenchantement du mystérieux Signaleur, mais aussi compréhensible à la lumière des révélations de l’inquiétante Immacolata Sexton, l’alter-ego féminin et britannique de l’agent américain.

Déroutant et malin, Les agents de Dreamland a donc tout pour séduire l’éventuel curieux, à la condition d’accepter le pacte de lecture proposé par Caitlín R. Kiernan. Reste à lire maintenant Noirs vaisseaux apparus au sud du paradis, paru au sommaire du numéro 99 de la revue Bifrost, histoire de prolonger le charme vénéneux de ce premier texte de la série « Tinfoil Dossier ».

Les agents de Dreamland de Caitlín R. Kiernan – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Mélanie Fazi)

Barrière mentale et autres intelligences

Depuis sa naissance préhistorique, l’humanité n’a jamais été confrontée à plus grande menace que celle de l’accroissement exponentielle de son intelligence. Une révolution surpassant toutes celles ayant influé son mode de vie, du néolithique à l’ère industrielle. Ce phénomène cosmique affecte jusqu’à la plus infime existence, dressant les animaux domestiques contre leur maître et rendant la faune sauvage plus apte à déjouer les pièges humains. Mais, plus intelligent ne veut pas dire plus raisonnable. L’irrationalité croît à mesure que se dispersent les effets du champ de force qui inhibait les réactions électrochimiques du cerveau. Les hommes se découvrent ainsi de nouvelles facultés, mais surtout ils prennent conscience de leur finitude, flirtant avec la folie ou usant de leur (sur)nature toute neuve pour satisfaire leurs envies, haines ou conforter leurs préjugés. Bref, le chaos s’annonce, à moins qu’une poignée d’hommes résolus ne prennent le destin de l’humanité en main afin de la guider vers les étoiles.

Publié au Bélial’, Barrière mentale et autres intelligences se compose de la réédition du roman éponyme et de trois nouvelles axées sur la thématique de l’intelligence. Le roman bénéficie d’une révision de sa traduction par Pierre-Paul Durastanti, d’un avant-propos de Jean-Daniel Brèque, infatigable passeur de l’œuvre de Poul Anderson, et d’une postface de Suzanne Robic & Karim Jerbi, deux spécialistes en neuroscience. Autant dire que cette réédition réunit toutes les conditions pour rendre justice à un titre jusque-là fort malmené dans nos contrées.

Barrière mentale se révèle assez différent des romans d’aventure de Poul Anderson, « Hanse galactique » et autre « Patrouille du temps », même si l’on y retrouve l’attrait de l’auteur pour l’espace, son goût de la liberté et un certain sens du tragique. Loin de l’univers fun des pulps, il y traite des conséquences sur l’homme et sur sa civilisation d’une explosion soudaine de son intelligence. Entre l’Amérique et le monde, la ville et la campagne, l’universel et l’intime, on suit ainsi plusieurs personnages touchés par la tempête électrochimique qui se déchaîne sous leur crâne. Si certains appréhendent l’avenir avec optimisme, analysant sereinement les nouvelles potentialités qui s’offrent à leur intelligence décuplée, d’autres sombrent dans la dépression, l’hybris ou la folie. La civilisation humaine en ressort bouleversée, en proie à des tiraillements dont on ne perçoit l’ampleur qu’à la marge, via le vécu de quelques personnages. une métamorphose touchant à la fois la science, la technologie, la psychologie, l’organisation sociale, politique et le langage, voire même la philosophie.

Optant pour la multi-focalisation afin de restituer le changement global impulsé par l’accroissement d’intelligence, Poul Anderson ne pousse pas le foisonnement aussi loin qu’on pourrait l’espérer. Le roman se contente de dessiner une sorte de patchwork dont certains motifs se détachent plus que d’autres. Selon Jean-Daniel Brèque, la faute en incombe aux contraintes éditoriales de l’époque, le roman étant paru en 1954, période pendant laquelle la SF se devait de faire court. En dépit de ce bémol, le récit recèle pourtant quelques belles spéculations. Pour commencer, cette évolution du langage résultant de la mutation de l’esprit humain que l’auteur s’efforce de retranscrire sous une forme écrite réduite à des notions logiques où prévaut l’implicite. Mais, on y trouve aussi une proposition de réorganisation de la société sur des bases libertaires qui aurait tendance à faire mentir la réputation réactionnaire de l’auteur dans l’hexagone, mais confirmerait son appétence libertarienne.

S’il ne parvient pas complètement à restituer d’un point de vue universel la métamorphose de l’humanité, Poul Anderson parvient tout de même à nous faire ressentir ses effets d’un point de vue plus intime, notamment via les destins de Sheila, l’épouse effacée du physicien Pete Corinth, et de Archie Brock, l’ex-idiot du village désormais parfaitement adapté à sa nouvelle condition. Les segments du récit où l’on côtoie ces personnages apparaissent sans doute comme les plus réussis du roman, du moins les plus propices à l’émotion. Ils ne sont pas sans évoquer Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes, autre classique de la science fiction.

Notre lecture de Barrière mentale s’achève ainsi sur un sentiment d’inachèvement, l’impression d’avoir découvert une histoire ambitieuse dont les spéculations ne s’accordaient pas tout à fait au cadre étriqué de la SF des années 1950. Pour autant, le roman semble un jalon important dans l’œuvre de Poul Anderson.

Barrière mentale et autres intelligences (Brain Wave, 1954) de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, juin 2013 (roman et nouvelles, traductions révisées de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Drift

Dans le futur, la Terre n’est plus qu’une coquille creuse. Sous un ciel gris et bas, obscurci par les scories, elle agonise rongée par un cancer ne lui accordant aucune rémission, une tumeur appelée l’homme. Dans les cités dortoirs, les cités dépotoirs, les cités-poubelles, la majorité de la population vit désormais sous terre, ne sortant plus que la nuit. Déambuler dans les rues le jour est en effet devenu périlleux. Les Diurnes patrouillent, déterminés à éradiquer tout signe de vie. Plus loin dans les plaines, les Justes modèlent le monde à leur guise, épurant le génome de ses tares biologiques pour concevoir une race de privilégiés à la longévité étendue. Mais, les ressources manquent aussi dans leur paradis aseptisé. Peut-être est-il temps d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs ? Peut-être faut-il affréter sans tarder le Drift pour y transplanter l’humanité, du moins sa part la plus évoluée ?

De tout cela, Darker n’en a cure. Seul importe le souvenir de Kenny et Surynat, la mante modélisée qui partage son existence solitaire. Seul compte son talent pour tuer et accomplir les missions que lui confient les nantis des cités-dômes, comme celle consistant à ramener deux chiens, un couple de jumeaux dont le talent peut être utile à la navigation du Drift entre les étoiles. Mais, le lien qu’il noue avec la paire canine lui coûte son indépendance. Contraint d’embarquer sur la nef céleste, il soumet sa triste humanité à l’épreuve du temps.

« Nous sommes de passage sur des mondes qui ne nous appartiennent pas. »

Bienvenue dans un monde parent de la fresque de « La Tragédie humaine ». L’espoir a déserté les rues des cités-poubelles, jonchées de cadavres dévorés par les rats, et le refuge des cités-dômes. L’engeance humaine a failli, la Terre lui rend la monnaie de sa pièce, stimulant son instinct de prédation. La technologie ne l’a pas libérée, bien au contraire, elle a accru les injustices sociales rendant les nantis et leurs serviteurs encore plus puissants et imperméables à la pitié.

Drift prolonge et étend ailleurs et demain le paysage fictionnel de Thierry Di Rollo. Un univers que l’on aurait tort de réduire à la noirceur. Incontestablement âpre, sans illusion sur la propension de l’homme à détruire pour satisfaire ses instincts, le roman recèle pourtant des moments de grâce fugitifs, témoignant d’une profonde empathie pour autrui et d’une grande tendresse pour ses personnages. Loin d’être parfaits, ils n’ont pas en effet l’étoffe immaculée du héros, de l’archétype incorruptible. Bien au contraire, ils sont façonnés à l’aune d’une humanité fragile, tiraillée par la grandeur et la bassesse. Être solitaire et apparemment sans état d’âme, Dwain Darker n’est pas sans évoquer un autre personnage de l’œuvre de Thierry Di Rollo. Plus précisément, Mordred, le varanier du diptyque Bankgreen/Elbrön. L’affinité qu’il entretient avec sa monture, l’ambiote modelée à partir des gènes d’une mante, mais également le lien qui l’unit aux jumeaux canins, ne l’empêchent pas de s’interroger sur la vie et la mort, l’amenant peu-à-peu à renoncer à la lâcheté de l’illusion de soi.

D’aucuns pourraient voir dans l’œuvre de Thierry Di Rollo comme une réflexion sur le sens de la vie et sur la condition humaine. Définir l’homme figure en effet au cœur du propos de l’auteur. C’est une interrogation dont la réponse n’est pas agréable, mais avec laquelle il convient pourtant de vivre. Drift pousse juste le raisonnement un peu plus loin, dépassant le cadre de la dystopie pour aborder celui du transhumanisme. Si la nano-technologie, le clonage, l’arrachement à la terre natale apparaissent comme des manières séduisantes de prolonger l’humain, de l’amener à s’affranchir de ses limites biologiques, toutes ces techniques ne redéfinissent finalement pas sa nature intrinsèque. Et, si la science nous permet d’entrevoir le dessein caché de l’univers, l’énigme assumée de notre condition consciente reste quant à elle inquantifiable, nous condamnant à une existence absurde, ici ou ailleurs.

Mélange de dystopie et de space opera, au sens très large du terme, Drift permet donc à Thierry Di Rollo d’élargir le champ de son inspiration, tout en restant fidèle à ses thématiques habituelles. Âpre mais traversé de moments d’empathie, le voyage de Darker résonne comme The Long and Winding Road des Beatles. Une complainte empreinte de nostalgie et d’abandon.

Drift de Thierry Di Rollo – Le Bélial’, 2014

Au-delà du Gouffre

Cinquième ouvrage de la collection coéditée par le Bélial’ et les Quarante-Deux, Au-delà du Gouffre propose dans un recueil sans équivalent outre-Atlantique une sélection des nouvelles de l’auteur canadien Peter Watts. Douze textes issus du recueil Beyond the rift paru chez Tachyon Books plus quatre textes postérieurs, le tout précédé d’un bref avant-propos et suivi par une postface de Watts lui-même et une autre de Jonathan Crowe. Évidemment, la recension ne serait pas complète s’il n’était fait mention de la traditionnelle bibliographie d’Alain Sprauel.

Que dire de Peter Watts, si ce n’est que son œuvre propose du sense of wonder en barre, mélange stimulant de culture geek, de hard SF, de sidération et de visions dangereuses. Bref une science fiction inventive, mais sans aucune bienveillance pour le genre humain. Bien au contraire, l’auteur serait plutôt du genre à vouloir botter les fesses de l’humanité, histoire de la faire tomber du piédestal où elle s’est juchée avec roublardise.

Pour Watts, les choses sont claires. L’être humain n’est qu’un amas protoplasmique avec un cerveau n’ayant guère évolué depuis la Préhistoire. Rien ne ravit davantage l’auteur que de lui rappeler sa fragilité, ses limitations neurologiques et sa finitude dans le grand concert cosmique de la vie. Très imaginatif lorsqu’il s’agit de mettre en scène l’altérité dans son acception la plus radicale, il ne nourrit cependant guère d’illusions quant aux motivations extraterrestres, évitant ainsi l’écueil de l’anthropomorphisme. Sa formation de biologiste marin lui fait appréhender la vie comme un univers violent et amoral, relevant d’une logique darwinienne fondée sur la survie, la compétition et la dissémination, au détriment de la collaboration ou de la symbiose.

D’aucuns voient dans Peter Watts un faiseur de futurs dystopiques. Dans la plupart, voire la majorité de ses histoires, l’avenir est incontestablement sombre, bien éloigné des visions d’une science fiction avide de progrès technologique et social. Pourtant, comme lui-même le clame bien fort, ses histoires paraissent bien gentilles comparées à la réalité du monde dans lequel nous vivons et dans lequel nous nous voilons la face, emmurés dans notre petit confort personnel. Et puis, la plupart de ses personnages finissent en général par s’en sortir, certes en choisissant la moins pire des solutions… Si l’on souhaite absolument qualifier Peter Watts, disons qu’il se définit comme un optimiste généreux dans sa colère, sans illusion quant à la nature biologique de l’être humain, et ne pardonnant surtout pas aux élites politiques, économiques, religieuses ou médiatiques, leur mascarade. Bien loin de l’image de misanthropie qu’on souhaite lui coller.

Parmi les seize textes de Au-delà du Gouffre, bien peu se révèlent médiocres et, en dépit du léger coup de mou de la troisième partie, le sommaire brille par sa grande homogénéité. N’ayant pas l’envie de déflorer le recueil, on se contentera de recenser ceux qui demeurent les plus marquants.

Paru au sommaire de l’anthologie des Utopiales en 2010, « Les Choses » est une fanfiction relevant d’une logique lamarckienne délicieusement tordue. On y retrouve le déroulé de l’intrigue du film culte de John Carpenter, mais du point de vue de l’entité extraterrestre. Viscéral et étranger, le regard de la chose sur l’être humain se teinte d’horreur. Watts parvient à nous faire ressentir l’incompréhension et la répugnance de la créature lorsqu’elle découvre la condition de l’être humain et son inadaptation intrinsèque. Forte impression que ce texte, même après sa relecture.

Autre inversion de perspective et nouvelle réussite avec « Le Malak ». Cette fois-ci, on adopte le regard d’un drone évoluant sur le fil de la conscience. Ange de la mort, création de silice et de matériaux composites, il suit les routines fixées par sa programmation, raisonnant en terme de coût ou de prévision des dommages collatéraux et appréhendant le monde en fausses couleurs, rouge pour les ennemis, vert pour les amis, bleu pour les neutres. Cette nouvelle nous dévoile un aperçu de la vie au temps de la guerre asymétrique, mais du point de vue de l’arme et de l’intelligence artificielle.

La deuxième partie du recueil se compose de trois textes qui offrent une unité thématique plus forte, nous projetant dans l’espace à bord d’un vaisseau lancé dans la construction de portails utilisant la technologie des trous de ver (roman à paraître bientôt). Hélas pour ces pionniers, l’instantanéité du déplacement spatial n’est pas promise. Ils voyagent sans espoir de retour, à une vitesse relativiste, plongés dans un sommeil cryogénique, et sont ranimés par l’IA du vaisseau lorsque apparaît une difficulté imprévue. Avec sa sphère de Dyson vivante et sa plongée au cœur des couches superficielles d’une étoile, « L’Île » et « Géantes » sont un condensé de tension, de spéculations vertigineuses et de sidération brute. Une émotion inhérente à la hard SF, ayant les mêmes effets qu’une drogue dure.

Laissant de côté la troisième partie et sa thématique axée sur la religion, hélas portée par des textes un tantinet faibles, on retrouve dans les quatrième et cinquième parties du recueil des nouvelles plus vigoureuses. Sorte de préquelle au roman Échopraxie, « Le Colonel » prolonge la compétition entre les simples humains augmentés et les intelligences partagées. Quant à « Une niche » et « Maison », ils trouvent leur place dans l’univers de la trilogie « Starfish », se révélant par ailleurs une bonne entrée en matière afin de découvrir l’atmosphère anxiogène de ces romans.

Avec Peter Watts, l’extension du domaine des possibles n’est guère plaisant à découvrir. Il nous confronte à notre condition de créature organique, guidée par des impératifs biologiques rendant les notions philosophiques de liberté ou de libre-arbitre définitivement obsolètes et absurdes. Il nous pousse en tête à tête avec la machine molle imparfaite qui nous définit et nous pousse à agir. Si l’on n’aime pas les avenirs de l’auteur canadien, peut-être vaut-il mieux éviter de se pencher sur notre présent. La dystopie y apparaît finalement comme le roman noir du futur.

Au-delà du Gouffre – Peter Watts – Le Bélial & Quarante-Deux, 2016 (nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Roland C. Wagner, Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goullet, Erwann Perchoc.

La Ménagerie de Papier

Le cœur de la SF bat au rythme de la nouvelle. Je n’ai de cesse de le répéter sur ce blog et Ken Liu vient confirmer mes dires. Auteur américain d’origine chinoise, le bonhomme s’est taillé en effet une solide réputation dans le domaine de la nouvelle, raflant au passage quelques prix. La Ménagerie de Papier rassemble dix-neuf textes, une sélection n’ayant aucun équivalent outre Atlantique. D’aucuns trouveront peut-être à redire sur le choix opéré par les Quarante-Deux, à la manœuvre sur ce recueil, mais s’il est un reproche que l’on ne peut leur adresser, c’est celui d’avoir occulté un aspect de l’œuvre de l’auteur américain.

Pour ne rien cacher, les dix-neuf nouvelles, dont beaucoup sont inédites, survolent une grande variété de registres, de la science fiction bien entendu, à la fantasy historique, au fantastique, voire au policier, en passant par l’exercice de style, affichant la volonté indéfectible de l’auteur de mettre l’humain au centre de ses préoccupations. Sur ce point, Ken Liu se montre très clair dans l’avant-propos du recueil. Peu importe le genre de fiction où il écrit. Pour lui, seul compte l’état d’esprit qu’il cherche à transmettre au lecteur, ce petit miracle inhérent à tout acte de communication qui permet de traduire en terme d’émotions humaines le cheminement complexe de la pensée. De cette rencontre cognitive plus ou moins improbable, Ken Liu espère tirer un sentiment de compréhension mutuelle avec le lecteur.

En lisant La Ménagerie de Papier, j’avoue avoir été touché à plusieurs reprises par une étrange impression d’affinité, en dépit de l’éloignement culturel ou du contexte prévalant au moment de ma découverte du recueil. Toutes les nouvelles n’ont pas suscité le même émoi, loin de là. J’avoue même être resté complètement imperméable à certaines d’entre-elles. Mais, lorsque Ken Liu est parvenu à toucher l’esprit du lecteur que je suis, il a su le faire de manière très juste et très intense.

Inutile de dresser un inventaire circonstancié des dix-neuf textes du recueil, l’exercice me semble un tantinet vain puisque ne rendant pas justice à l’écriture simple et pourtant extrêmement évocatrice de l’auteur. Aussi, me contenterai-je de décliner les raisons pour lesquelles j’ai apprécié plus fortement certaines nouvelles. Au-delà du lieu commun science-fictif de l’invasion extraterrestre, « Renaissance » propose une intéressante réflexion sur la mémoire et le pardon, nous renvoyant au propos de L’Homme qui mit fin à l’Histoire. La possibilité d’exciser une partie de sa mémoire pour modeler la personnalité d’un individu apparaît également comme un instrument de domination bien pratique que n’aurait pas désavoué Big Brother, car il est beaucoup plus grave d’oublier que de se rappeler trop bien.

« Les algorithmes de l’Amour » comme « Faits pour être ensemble » explorent les tréfonds de l’esprit via les neurosciences, disséquant notamment la notion de libre-arbitre. Le premier texte me paraît beaucoup plus abouti, avec sa double trame et son dénouement dramatique, que le second dont la réflexion teintée de politique autour du système des recommandations se révèle au final un tantinet trop didactique.

Changement de ton et de registre avec « Le Golem au GMS », une nouvelle fantastique dans le décor d’un vaisseau de croisière en route pour une exoplanète balnéaire. Le texte flirte ici avec une malice et un humour délicieux. Une pause bienvenue, sans prétention et divertissante. En tout cas, je ne suis pas prêt d’oublier Rebecca Lau et ses lubies.

Avec « L’Erreur d’un seul bit », on revient aux choses sérieuses. Réflexion autour de l’amour et de la foi, après tout l’amour n’est-il pas aussi un acte de foi, ce texte fait se côtoyer le coup de foudre et l’épiphanie religieuse. Il pose en tout cas un postulat vertigineux : et si la foi en l’être aimé ou adoré n’était qu’une illusion induite par un dysfonctionnement neuronal ? Voici sans aucun doute le texte qui m’a le plus marqué.

Indépendamment du registre fantastique de l’un et du caractère science-fictif de l’autre, « La Ménagerie de papier » et « Mono no aware » partage une thématique commune. Les deux textes renvoient aux notions de déracinement, de mémoire et sans doute aussi à l’histoire. Ces courts récits sont aussi des petits chefs-d’œuvre de délicatesse et de pudeur, surtout le premier qui, pour le coup, n’a pas usurpé ses multiples récompenses.

Dans le registre de la fantasy historique, dans un style n’étant pas sans rappeler les enquêtes du juge Ti de Robert van Gulik ou les aventures de Maître Li et Bœuf Numéro Dix de Barry Hughart, « La Plaideuse » est un récit policier qui prend place en Chine pendant la période des Cinq dynasties et des Dix Royaumes. Enfant unique du célèbre plaideur Far, il incombe à la jeune Sui-Wei de faire toute la lumière sur la mort d’un marchand, tout en écartant les pistes les plus évidentes. Bref, le texte conjugue les plaisirs du récit de détective et de fantômes.

Avec ses dix-neuf nouvelles d’un éclectisme rare, La Ménagerie de papier tente de restituer un peu de chaleur humaine au sein d’un univers froid, insensible et privé de libre-arbitre. En nous racontant des histoires du futur, de l’ailleurs ou du passé, Ken Liu essaie de susciter un écho de sa propre sensibilité dans l’esprit du lecteur. Il oppose enfin le temps long des équilibres géologiques, génétiques et physiques, à celui beaucoup plus éphémère de l’histoire humaine. A suivre avec Jardins de poussière, second recueil paru dans nos contrées.

Autre avis ici ou .

La Ménagerie de Papier de Ken Liu – Coédition Le Bélial’ & Quarante-Deux, 2015 (recueil proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti)

Bifrost 97 & 98

Regardons du côté des nouvelles avec une petite recension des deux derniers numéros de Bifrost. Avec Sabrina Calvo et A.E. van Vogt au sommaire, la revue des mondes imaginaires éditée au Bélial’ ouvre les possibles, se livrant à un grand écart entre l’univers insolite et très personnel de l’autrice française et l’un des grands classiques d’une science fiction surannée.

Si je ne prise guère le second, je ne connais que très peu le premier, n’ayant pas poussé la curiosité plus loin que la lecture du recueil Acide organique. L’honnêteté intellectuelle dont je suis coutumier (ahem…) m’oblige cependant à reconnaître que l’article de Pascal J. Thomas est une bonne synthèse, permettant de contextualiser l’œuvre de l’auteur canadien et de remettre en mémoire son influence sur la Science Fiction. Mais, il rappelle également pourquoi certains auteurs vieillissent au point de devenir illisible. Pour Sabrina Calvo, j’avoue que les réponses emberlificotées de l’autrice, en proie au doute, m’ont convaincu de creuser sa bibliographie, cette fois-ci du côté des romans. L’avenir nous dira lequel…

Bref, ces deux dossiers assez différents, l’un usant de son droit d’inventaire, l’autre se penchant sur un work in progress, illustrent à merveille la diversité de l’imaginaire contemporain. Mais, venons-en à l’objet de ce court article : les nouvelles. Bifrost se fait fort de proposer chaque trimestre une sélection de textes courts issus du riche vivier des auteurs étrangers et francophones. Confirmés ou débutants, il est toujours intéressant de se faire une idée sur les acteurs et sur les évolutions d’un genre devant beaucoup aux nouvelles. Pour ces deux numéros, on est plutôt gâté, puisque la sélection comporte de très bons textes.

Commençons par le n°97. Trois histoires composent la partie « Interstyles » dévolue aux nouvelles.

    • Baiser la face cachée d’un proton, Sabrina Calvo. Cette nouvelle illustre bien la manière de l’autrice. De cette longue scansion flirtant avec une poésie en prose matinée de québecois, on ressort ravi. Ou pas. L’intrigue résiste à tout effort de rationalisation. À vrai dire, il faut accepter de lâcher prise, de se laisser porter par la poésie des images (hacker la neige, quelle trouvaille !),  et les fulgurances stylistiques, sans chercher à comprendre à tout prix. Plus que le sens, c’est la musicalité qui importe et l’envie de casser les codes pour filer la métaphore. Bref, voici un texte méritant bien une relecture pour en prolonger l’effet.
    • Pensées et prières, Ken Liu. Shitstorm, deepfakes, mass murder et deuxième amendement de la constitution américaine, l’auteur brasse ici plusieurs thématiques contemporaines sans prendre partie ou nous faire la leçon à un seul moment. Ken Liu donne surtout matière à réflexion sur nos pratiques de l’Internet, touchant à la fois à l’intime et à l’universel.
    • Les Neuf derniers jours sur Terre, Daryl Gregory. On va finir par croire que je suis fan, mais l’auteur américain parvient encore une fois à susciter mon enthousiasme avec un récit de fin du monde optimiste. Jonglant avec les notions de temps long et court, il décrit les effets de plantes invasives dont les semences provenant des tréfonds de l’espace bouleversent le quotidien de l’humanité. Bref, gros coup de cœur pour ce texte qui n’est pas sans évoquer le meilleur de Robert Reed ou de Robert C. Wilson. Je ne résiste pas au plaisir de signaler la version illustrée de cette nouvelle (merci à Erwann Perchoc pour le lien).

Passons au n°98. Cinq textes figurent au sommaire cette fois-ci. De quoi quintupler le plaisir.

  • Le Village enchanté, A. E. van Vogt. Un homme à l’agonie dans le désert martien après le crash de son vaisseau. Un village autonome inhabité, hélas inadapté à ses besoins physiologiques. Comment obtenir de sa part de quoi manger et boire ? De ce huis-clos qui n’est pas sans évoquer l’atmosphère de la série Twilight Zone, A. E. van Vogt tire un récit à chute simple et efficace, emblématique de la SF de l’âge d’or.
  • Plaine-guerre, Thierry Di Rollo. Thierry Di Rollo is back ! C’est une sacrée bonne nouvelle, d’autant plus que l’on apprend au passage la parution prochaine d’un roman. Récit sombre, Plaine-guerre dépeint un monde à bout de course, où la guerre se déroulant sur la morne plaine n’est que la continuation absurde des relations humaines par d’autres moyens. Paradoxalement, cette histoire funèbre recèle en son sein une étincelle d’espoir.
  • Le dernier verrou de Sveta Koslova, Franck Ferric. Au seuil de la mort, une femme revient sur les lieux de son enfance, en ex-URSS. Ses souvenirs et les images de cette époque enregistrées en haute définition par sa mnemocam se superposent, ne faisant que rendre le présent plus lugubre. Voici un superbe texte sur le temps qui passe, les idéaux trahis et les promesses non tenues des mondes virtuels.
  • C’est vous Sannata3159 ?, Vandana Singh. Un adolescent, un bidonville suspendu entre terre et ciel, entre enfer et paradis, et un abattoir. En une vingtaine de pages, l’autrice indienne fait vivre un avenir faisant jeu égal avec Thierry Di Rollo en matière d’âpreté. Surpeuplé, épuisé, dépourvu d’avenir autre que la répétition des mêmes tâches abrutissantes, on aimerait que le monde de Jhingur ne sonne pas comme une prophétie auto-réalisatrice, s’achevant à l’ombre des tours de l’En-Haut, perché sur une cabane balançoire, entre rêverie frelatée et conditionnement chimique.
  • A la recherche du Slan perdu, Michel Pagel. Pastiche malin et érudit, le court texte de Michel Pagel est un exercice de style réussi, déclinant une nouvelle à chute inspirée de l’un des titres majeurs de van Vogt à la manière de Proust. que les amateurs de l’âge d’or sortent les madeleines.

Cet article est amicalement épinglé ici.

Lum’en

S’il est un reproche que l’on ne peut guère adresser à Laurent Genefort, c’est celui de chercher à flouer le lecteur en prenant le contre-pied de ses attentes. Adonc Lum’en est un roman de science fiction, puisant son inspiration dans deux nouvelles parues au sommaire des anthologies « Escales 2001 » et « Destination univers ». On y trouve tout ce qui définit le genre, l’ampleur et la précision de l’imagination, mais aussi la richesse et la puissance de la métaphore.

Lum’en prend racine sur le sol de Garance, une exoplanète située dans le bras spiral d’Orion. Un monde lointain rendu accessible grâce au réseau des Portes Vangk, un vaste complexe délaissé par les entités extraterrestres qui les utilisaient jadis pour voguer entre les mondes et dont l’humanité ne sait rien, si ce n’est qu’il facilite les déplacements. Colonisée par une poignée de pionniers, rachetée par une multimondiale qui espère en tirer profit, au détriment évidemment des natifs de la planète, mais aussi de sa faune et flore, Garance ne se distingue guère des mondes frontières aperçus au détour d’un chapitre extrait d’un roman de Mike Resnick. Laurent Genefort s’inspire en effet des mêmes ressorts, ceux du Far West et du space opera, transposant sur un monde étranger des routines économiques familières et nous renvoyant à notre rapport à l’environnement et à l’autre.

En six récits liés entre-eux par un fil directeur les englobant tous, six instantanées pris à différentes époques de l’histoire de la colonisation de Garance, Laurent Genefort oppose le temps court et éphémère des hommes, à celui plus long, pour ainsi dire immobile, de l’entité Lum’en. Il relate un échec, celui de l’homme, resté sourd aux tentatives de communication de l’entité et aveugle à ses manifestations indirectes pour prendre contact. Mais, il raconte aussi une réussite, celle des Pilas, et leur lente élévation vers la civilisation et le progrès. De quoi envisager l’avenir de manière plus optimiste, mais sans la présence humaine.

Cet aspect de Lum’en attire bien entendu l’intérêt de l’amateur de science fiction, rappelant la manière de quelques grands classiques du genre. Il permet à Laurent Genefort de se piquer d’écologie en nous interpellant sur notre mode de vie et sur notre rapport à la nature. Mais, les Pilas fascinent aussi par leur altérité radicale, par leur relation symbiotique avec les caliciers, ces arbres minéraux supportant tout un écosystème exotique, contribuant pour beaucoup au sense of wonder de ce court roman. Bref, ils apparaissent comme le point fort d’une intrigue rejouant par ailleurs les affres de la colonisation, de l’extrémisme religieux, du terrorisme et du capitalisme prédateur. Bref, rien de neuf sous le soleil, y compris d’un autre monde.

Lum’en relève donc d’une science fiction un tantinet old school, dont les routines éprouvées et le sense of wonder maîtrisé contribuent grandement au plaisir de lecture. Inventif sans être exubérant, désabusé sans être nihiliste, crédible sans chercher à entrer trop dans des spéculations oiseuses, Laurent Genefort nous propose finalement un roman sans prétention autre que de filer la métaphore, tout en se montrant d’un accès facile.

Lum’en de Laurent Genefort – Éditions Le Bélial’, avril 2015