Les Quatre Vents du Désir

Réédition du recueil éponyme paru jadis chez Pocket, Les Quatre Vents du Désir bénéficie d’un écrin à la hauteur des écrits de Ursula Le Guin, autrice faisant l’objet actuellement dans nos contrées de toute l’attention des éditeurs de l’Imaginaire. L’ouvrage paraît en effet dans la belle collection « Kvasar », accompagné d’une préface de David Meulemans, d’un entretien avec Ursula Le Guin mené par Hélène Escudié et de la traditionnelle bibliographie de Alain Sprauel, recension plus qu’exhaustive de l’œuvre de la dame. Si l’on ajoute les illustration d’Aurélien Police, on comprend que le présent ouvrage revêt toutes les qualités d’un must-have, surtout si l’on est tiraillé par le démon du complétisme.

Vingt nouvelles composent le sommaire d’un recueil apparaissant comme le point d’orgue d’une œuvre multiple et sensible. Déclinées selon six directions, les points cardinaux mais aussi le nadir et le zénith, elles servent de boussole au néophyte afin de découvrir un imaginaire guidé par l’observation de la matière humaine, de l’altérité et des interactions qu’elle suscite jusque dans notre psyché.

Entre expérience de pensée et conte volontiers philosophique ou poétique, Ursula Le Guin nous invite à nous dévoiler à nous même, à explorer les angles morts de l’esprit, dans un effort collectif pour mettre à l’épreuve nos certitudes et nos préjugés, exercice salutaire donnant sens et corps à la diversité, à la transversalité d’une humanité trop souvent enferrée dans l’intolérance. Elle endosse ainsi le rôle du porte-parole, cultivant les histoires et laissant s’exprimer des personnages dont le récit surgit de son auscultation attentive et patiente. Ils nous parlent par son truchement, révélant leurs convictions bien fragiles à l’aune de la rencontre avec autrui. Chez Le Guin, le progrès, notion ambivalente et piégée, importe moins que le changement. Une dynamique impulsée pour le meilleur comme pour le pire, rien n’est assuré pour l’humain. Non sans humour, mais surtout avec beaucoup d’émotion, l’autrice déroule ainsi un imaginaire pétri de bienveillance, mais pouvant se révéler à l’occasion cruel. Elle nous convie à épouser le changement, à l’accepter comme une sorte de continuité, dans le respect d’autrui et de la multiplicité des possibles.

Parmi les vingt nouvelles, toutes parues entre 1974 et 1982, on se contentera de ne citer que les plus marquantes. Une sélection bien entendu très subjective. D’abord le texte d’ouverture, « L’Auteur des graines d’acacia », une formidable expérience de pensée autour du thème de la linguistique, guère éloignée de la philosophie holistique quand on y réfléchit bien. Puis « Le Test », courte nouvelle où l’autrice expérimente le contrôle social absolu, jusqu’à l’absurde. Ces deux premiers textes ne sont évidemment qu’un infime aspect de la palette littéraire d’Ursula Le Guin. Il faudrait aussi évoquer « L’Âne blanc » et « La Harpe de Gwilan », dont la poésie subtile et l’émotion titillent la corde sensible sans verser dans la mièvrerie. Pour sa part, « Intraphone » se révèle une satire surprenante dont le ton burlesque vient démentir la réputation de froideur du style de l’autrice. Passer outre « Les Sentiers du désir » serait également faire affront à l’inspiration anthropologique de la dame, d’autant plus que le présent récit trouverait allègrement sa place au sein du cycle de « L’Ekumen ». Pour finir, juste un mot de « Sur », court récit d’exploration glaciaire féministe flirtant avec l’histoire secrète et l’hommage. Le texte relève d’une forme de combat contre les préjugés, sans pour autant rabaisser l’abnégation, le courage et la folie des explorateurs des pôles.

Après Aux Douze Vents du Monde, Les Quatre Vents du Désir vient donc compléter avec bonheur un panorama de nouvelles riche et varié, offrant un aperçu qui, s’il n’est pas exhaustif, n’en demeure pas moins représentatif de l’œuvre d’Ursula Le Guin. Un must-have, on vous a dit.

Les Quatre Vents du Désir – (The Compass Rose, 1982) – Ursula Le Guin – Réédition Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2022 (Recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Martine Laroche, Françoise Levie-Howe, Jean-Pierre Pugi, Philippe Rouille et France-Marie Watkins)

La Volonté de se battre

L’utopie a failli, achoppant sur le culte du secret, la manipulation et l’assassinat ciblé. Ruches et hors- ruches s’agitent, effrayés par la perspective d’une conflagration mondiale. La paix va-t-elle faire les frais de cette trahison, la volonté de se battre se muant inexorablement en bataille ? À la condition de s’y préparer, de réapprendre l’art de la guerre oublié depuis 300 ans.

Avec La Volonté de se battre débute la seconde partie de la tétralogie « Terra Ignota », vaste fresque futuriste conçue et écrite par Ada Palmer. On ne reviendra pas en détails sur le Worldbuilding du cycle, si ce n’est pour rappeler le contexte général de ce livre-univers. Au XXVe siècle, l’utopie et la paix règnent sur Terre depuis 300 années. Un réseau mondial de voitures volantes autonomes a révolutionné les transports rendant obsolète le concept d’État-nation. La géopolitique s’est ainsi recomposée sur d’autres bases, redéfinissant les allégeances et les affinités. Réduites à quelques strate-nations, les États ont cédé la place à une multitude de ruches, des entités non géographiques à adhésion volontaire. Un système de lois universelles prévaut en parallèle aux systèmes juridiques particuliers des Ruches, garantissant aux citoyens hors-ruches, mineurs et marginaux, la préservation de leurs droits. Sept ruches principales ont ainsi fini par s’imposer sur la planète. Les structures familiales ont également explosé, remplacées par les bash, et les différentes religions ont été proscrites après une période de guerre fratricide, l’humanité leur préférant désormais le secours de directeurs de conscience, les sensayers. Hélas, l’utopie a fait long feu comme nous l’a révélé Mycroft Canner, le narrateur non fiable de Trop semblable à l’éclair et Sept Redditions. Désormais, chacun doit choisir son camp et son champion.

« Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la croyance qu’il vous appartient. »

Si le premier diptyque de la tétralogie « Terre Ignota » convoquait William Shakespeare, le marquis de Sade et Voltaire, La Volonté de se battre fait appel à Thomas Hobbes, en particulier à son ouvrage majeur : Le Léviathan. Mycroft Canner reste le narrateur non fiable de ce troisième livre qui voit les factions affûter leurs arguments et leurs stratégies pour sauver la paix, voire amender une utopie sortie fragilisée par les révélations de Sept Redditions. Sur fond d’émeutes, de doute, de nouveaux complots, d’enquête, mais aussi de vengeance, ce troisième livre nous interpelle sur les notions de justice, de gouvernement et de guerre, convoquant l’Histoire et la philosophie politique pour tenter d’apporter une réponse raisonnable, loin d’être univoque. Ce roman riche et ambitieux, n’étant pas sans évoquer le Dune de Frank Herbert pour son questionnement politique, est en effet un monument de dialectique qui voit arguments et contre-arguments s’affronter et se neutraliser, au fil d’une narration dialoguée qui prend son temps. D’aucuns trouveront le procédé laborieux, pour ne pas dire étouffant du fait de la densité des notions et concepts déployés par une autrice n’ayant pas fait son deuil de la complexité et du foisonnement des enjeux. Pour autant, l’amateur appréciera le caractère nuancé et réfléchi de la démonstration, mais aussi les digressions sur le manichéisme, la philosophie de Hobbes ou sur l’Illiade.

Même s’il peut paraître un tantinet longuet et bavard, La Volonté de se battre est porté par un crescendo inexorable, une volonté de déconstruction de toutes les certitudes d’une utopie truquée. Mais, la destruction est-elle porteuse d’espoir ou juste le prélude des charniers à venir ? Ne vaut-il mieux pas confier le destin du monde entre les mains d’un despote éclairé plutôt que de laisser s’exercer la guerre de tous contre tous ? Existe-t-il d’autres alternatives à la guerre ? Nul doute que toutes ces questions trouveront leur réponse avec L’Alphabet des Créateurs, première partie dans nos contrée de Perhaps The Star. Ne soyons pas trop impatient.

La Volonté de se battre : Terra Ignota, Livre troisième (The Will to Battle « Terra Ignota, Book 3 », 2017) – Ada Palmer – Éditions Le Bélial’, 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Simulacres martiens

On savait déjà qu’Eric Brown appréciait les pulps. Désormais, on peut ajouter à ses centres d’intérêt le roman feuilleton, comme en atteste cette novella au titre très dickien de Simulacres martiens. Les lecteurs de Bifrost ont pu découvrir ce penchant avec la nouvelle « La Tragique Affaire de l’ambassadeur martien » inscrite au sommaire du numéro 105 de la revue. Le présent texte prolonge l’expérience dont mon petit doigt me dit qu’il a servi de matrice au roman The Martian Menace, paru en 2020.

Retrouvons donc Holmes et Watson après la seconde invasion des Martiens, une conquête couronnée cette fois-ci de succès, les envahisseurs ayant pris la précaution de se faire vacciner contre la faune microbienne de notre planète. Pour l’occasion, les Martiens semblent également avoir renoncé à leur volonté d’extermination de l’humanité, optant pour une conquête douce qui cherche plus à séduire qu’à contraindre. En dépit de la présence menaçante des tripodes aux points stratégiques de la capitale londonienne, ils se montrent en effet désormais plus soucieux de progrès et de coopération, nouant des relations amicales avec les leaders d’opinion et les célébrités de ce début du XXe siècle.

Dans ce contexte d’occupation, loin de succomber au défaitisme ou à l’aiguillon de la révolte, le redoutable logicien de Baker Street laisse libre cours à sa curiosité naturelle, accumulant les connaissances sur les envahissants mentors de l’humanité, tout en leur rendant fort opportunément de menus services. L’ambassadeur martien lui propose ainsi d’enquêter sur le meurtre d’un compatriote, lui faisant miroiter la perspective d’une investigation sur le lieu du crime, c’est-à-dire en terre étrangère, autrement dit sur Mars. Accompagné de l’inséparable Watson et en compagnie du célèbre professeur Challenger, Holmes rejoint sans tarder la base martienne de Battersea pour embarquer sur le gigantesque vaisseau de ligne à destination de la Planète Rouge, se réjouissant par avance des aventures qu’il s’apprête à y vivre, non sans prêter une oreille attentive aux rumeurs de complot colportées par les agitateurs terriens.

Court texte d’une centaine de pages, Simulacres martiens n’usurpe pas le qualificatif de pastiche distrayant et respectueux de ses devanciers. À l’image de La Machine à explorer l’Espace de Christopher Priest, l’auteur britannique acquitte son tribut à Arthur Conan Doyle et Herbert George Wells de manière fort honorable, ne confondant pas l’obséquiosité et l’hommage. Vif, enlevé et émaillé d’une touche d’humour légère, le récit d’Eric Brown s’amuse des poncifs et codes mis en place par ses illustres prédécesseurs littéraires. Le voyage de Holmes et consorts ne ménage ainsi guère de temps morts. Complot, trahison, bataille rangée se succèdent sans entacher un seul instant une incrédulité toute entière suspendue aux marottes d’un merveilleux scientifique délicieusement suranné.

Novella fort sympathique, on ne peut guère reprocher à Simulacres martiens qu’un dénouement ouvert, voire inachevé, laissant le lecteur dans l’expectative, au seuil d’aventures dont Eric Brown ne fait qu’esquisser les contours. Pour en connaître le déroulement, sans doute faudra-t-il lire The Martian Menace.

Simulacres martiens (The Martian Simulacra, 2018) – Eric Brown – Édition Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », janvier 2022 (novella traduite de l’anglais par Michel Pagel)

Sur la route d’Aldébaran

Renouant avec l’un des lieux communs de la Science fiction, le Big Dumb Object (aka le Grand Truc Stupide), Adrian Tchaikovsky nous propose avec Sur la route d’Aldébaran un court récit flirtant avec la Hard SF et l’horreur. Un cocktail gagnant, on va le voir, non dépourvu d’une bonne dose d’humour grinçant.

Gary Rendell est le dernier survivant de l’expédition terrienne dépêchée aux confins du système solaire pour percer le mystère d’un artefact extraterrestre, découvert inopinément par une sonde spatiale. La chose interroge en effet toute la communauté scientifique, au point de faire taire les conflits qui ont déchiré jusqu’à très récemment l’humanité, lui faisant frôler l’extinction à plusieurs reprises. Elle nargue les plus grands spécialistes avec sa face aux traits vaguement batraciens et sa structure fractale qui semble s’étendre en-dehors de l’espace-temps. Autrement dit, l’objet est un portail sur ailleurs, riche en potentialités d’expansion. Une Grande porte ouverte sur l’univers. De quoi faciliter grandement les déplacements et les contacts avec d’autres civilisations. A la condition de comprendre son fonctionnement.

En bon citoyen britannique, Gary Rendell n’est heureusement pas dépourvu d’humour, du moins cette forme particulière d’humour pratiquée dans son archipel natal. Un état d’esprit lui ayant permis de survivre jusque-là, en dépit du désastre résultant de l’exploration des tréfonds minéraux du Dieu-Grenouille, comme il a pris l’habitude d’appeler l’artefact. Dans ses cryptes sans queue ni tête, Gary doit se garder en effet des mauvaises rencontres, surtout avec les multiples monstres dont il connaît désormais la faim inextinguible. Il se sent aussi seul et démuni face à ces choses étranges qu’il est contraint de manger pour demeurer vivant et dont l’apport nutritif est inversement proportionnel à l’inconfort digestif qu’elles lui font endurer. Gary aimerait enfin rentrer chez lui et oublier l’exploration des étoiles, activité lui ayant procuré plus de déplaisir que de satisfaction. Mais, cela est-il encore possible ?

« On pourrait croire que cette créature s’est introduite dans le bureau de Dieu, après l’école, pour y chiper tous les vilains jouets confisqués aux anges déchus. »

Sur ce blog, on a beaucoup aimé Dans la Toile du temps et Chiens de Guerre. On garde d’ailleurs en réserve Dans les profondeurs du temps, dernier titre d’Adrian Tchaikovsky traduit dans nos contrées, histoire de ne pas épuiser immédiatement toute sa bibliographie en français. Sur la route d’Aldébaran est un court récit qui réjouira l’amateur d’une certaine forme de Science fiction classique, même si l’optimisme n’y est guère de rigueur.

Narrée à hauteur d’homme, peut-être devrais-je dire à hauteur de naufragé, la novella épouse le regard désabusé et ironique de Gary Rendell, dernier rescapé d’une mission d’exploration internationale. Le bougre ne nous épargne rien de ses humeurs ni de ses rencontres. Des créatures étrangères dont il s’émerveille en dépit de son impossibilité à communiquer avec elles, mais aussi des monstres tout en crocs, en écailles ou en tentacules, prêts à l’ingurgiter ou lui faire subir mille promesses de terreur. Sur ce dernier point, Adrian Tchaikovski fait preuve d’une belle imagination, convoquant un bestiaire n’ayant rien à envier aux bug-eyed monsters des pulps d’antan ou à la microfaune cauchemardesque dévoilée par un microscope.

Face à une adversité sacrément tordue, Gary oppose une volonté de survie inébranlable, défiant les obstacles et les pièges qui jalonnent son chemin avec un humour noir admirable. Dans ce carrefour des étoiles survivaliste, émaillé de chausse-trappes et de surprises fatales, on suit son périple et son histoire personnelle avec curiosité, voire une certaine empathie, avant de commencer à s’interroger sur les raisons de sa survie. Au lecteur de découvrir l’inversion de perspective finale, assez savoureuse il faut en convenir.

Entre horreur et humour noir, Sur la route d’Aldébaran tient donc toutes les promesses d’un court récit anxiogène dont le dénouement définitif vient éteindre toute envie de ricaner.

Sur la route d’Aldébaran (Walking to Aldebaran, 2019) – Adrian Tchaikovsky – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », octobre 2021 (novella traduite de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

Les Maîtres des dragons

Publié au sommaire du tome 2 de « l’intégrale des nouvelles » de Jack Vance, Les Maîtres des dragons n’usurpe pas le qualificatif de petit classique de la science fiction qui lui vaut d’être réédité ici dans une version superbement illustrée par Nicolas Fructus, comme l’ont été Harrison Harrison et La Quête onirique de Vellitt Boe. Voici une belle occasion de retrouver l’imaginaire baroque de l’auteur américain, même s’il ne s’agit pas de la partie la plus marquante de son œuvre, en dépit du prix Hugo venu récompenser le présent texte en 1963.

L’humanité a trouvé refuge sur Aerlith échappant à l’extinction totale provoquée par la destruction de l’Empire terrestre. Côtoyant désormais les Sacerdotes, un peuple d’ermites aux pouvoirs inconnus et inquiétants, elle a développé sur la planète une société féodale reposant sur une caste de chevaliers, éleveurs de dragons sélectionnés pour leurs compétences guerrières. Des créatures spécialisées servant à la fois de montures et de combattants, surnommées Harpie, Terreur bleue, Démon ou encore Mastodontes. Retranchés aux tréfonds de leurs complexes troglodytiques respectifs, Joaz Banbeck et Ervis Carcolo entretiennent un statu-quo fragile entre leurs deux clans, le second ne songeant qu’à s’emparer du Val Banbeck afin de restaurer sa souveraineté jadis ébranlée par l’assaut extraterrestre mené par les Basiques. Fourbissant ses armes et dragons, il prépare ainsi sa revanche, ne tenant pas compte de la mise en garde de Joaz, convaincu du retour imminent des Basiques.

Ne tergiversons pas. Si Les Maîtres des dragons ne dépare pas dans l’œuvre de Jack Vance, le roman n’appartient cependant pas aux grandes gestes héroïques et truculentes de l’auteur, où s’accomplissent le destin et la vengeance d’un personnage solitaire, réduit le plus souvent à un archétype, dans le décor d’un monde exotique dont on découvre progressivement le caractère insolite. Il opte ici pour la concision, se contentant de dérouler une trame minimaliste dans un paysage minéral et poussiéreux, composé de canyons et de mesas désertiques. Le récit doit ainsi son inspiration autant au registre de la science fiction qu’à celui de la fantasy, voire du western. Comment en effet ne pas considérer la rivalité entre Banbeck et Carcolo comme la transposition d’un duel sous des cieux étrangers ? Comment s’empêcher de comparer leur domaine respectif aux vastes ranchs de l’Ouest américain ? On laissera le lecteur juger de l’effet provoqué par ces paysages extraterrestres marqués par le vent et l’ardeur du soleil, où s’accrochent des pionniers durs à la peine, viscéralement attachés à leur liberté.

L’amateur de complexité et de luxuriance descriptive ne trouvera hélas sans doute pas matière à satisfaire ses déviances, tant les événements ne ménagent guère de surprises, en dépit des manipulations de Joaz Banbeck, le plus calculateur des deux maîtres des dragons. Néanmoins, on espère qu’il appréciera la mise en abyme tordue offerte par le dénouement et l’attitude ambiguë des Sacerdotes, qui ne peuvent mentir lorsqu’on les interroge, mais se débrouillent pour en dire le moins possible sur leurs desseins. Un tour de force vancien.

Roman à l’intrigue simple et aux enjeux limités, Les Maîtres des dragons ne manque toutefois pas de charme, mêlant le plaisir de la géographie imaginaire à un antagonisme insoluble dont les multiples occurrences font le sel d’un récit divertissant.

Les Maîtres des dragons (The Dragon Master, 1963) – Jack Vance – Éditions Le Bélial’, octobre 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Symposium Inc.

Rebecca a commis le pire des crimes possibles. Tuer sa mère, sa génitrice, l’autrice de ses jours, provoquant immédiatement l’ire versatile et tenace des réseaux sociaux. L’affaire suscite en effet les commentaires outragées de followers anonymes, convaincus de détenir, entre leurs doigts visés sur leur smartphone, le vrai et le juste. Rebecca est un monstre. Elle doit être punie, condamnée pour ce sacrilège. Pour son père, la pilule est d’autant plus amère à avaler qu’il connaissait les maux dont souffrait sa fille. Des maux qui expliquent son acte. Gourou du biopouvoir, à l’origine des « constagrammes », ce vaste programme de monitorage des taux d’hormones et des neurotransmetteurs, le bougre sait tout de l’adrénaline, la dopamine et la sérotonine. Il en connaît les effets bénéfiques ou néfastes et sait qu’il convient de les surveiller pour contrôler les humeurs et le bien être de ses contemporains. Il en connaît également la puissance destructrice ou consolatrice. Face à la vindicte populaire qui dessert la cause de sa fille, il embauche une ancienne connaissance, redoutable pénaliste du Barreau et avocate des causes perdues dont le palmarès témoigne de son expertise, au risque de raviver d’autres plaies plus difficiles à cicatriser.

Symposium Inc. a l’étoffe des textes coups de poing où les enjeux épousent les passions tristes de la comédie humaine. Doté d’une intrigue gigogne, en forme de règlement de compte au sein d’un microcosme bourgeois typiquement français, la novella d’Olivier Caruso mêle à la fois les ressorts de la comédie de mœurs, du triangle amoureux, rapports de domination et trahison y compris, aux neurosciences et à la biochimie cérébrale, devenues ici les guides suprêmes d’une humanité sous l’emprise de la chimie de ses émotions. Avec Symposium Inc. la dystopie n’est en effet jamais très loin, laissant infuser le poison de la manipulation des esprits et des corps. Une régulation des existences bien plus insidieuse et délétère que le talon de fer des dictatures, agissant sur les ressorts de la dépendance. Olivier Caruso met ainsi en scène une chimie des cœurs échappant à la raison et à la morale. Mais, la morale est-elle raisonnable ?

Alors, pourquoi n’ai-je pas adhéré à Symposium Inc. ? Pourquoi la novella d’Olivier Caruso rejoindra-t-elle finalement la liste des rendez-vous manqués de ce blog ? Pour faire simple, disons que l’écriture de l’auteur n’a guère stimulé mon empathie. Les phrases courtes, le style haché et direct, les personnages fondamentalement antipathiques ont rendu ma lecture pénible, ne favorisant pas mon immersion. En calquant la narration sur les mécanismes de l’immédiateté de la société du spectacle et des réseaux sociaux, Olivier Caruso se prive des circonvolutions descriptives qui contribuent à poser une atmosphère, à laisser affleurer l’émotion ou à dessiner en creux les caractères et les sentiments.

Symposium Inc. n’est donc pas un mauvais texte. Le propos d’Olivier Caruso ne manque pas d’ambition, suscitant la réflexion sur nos pratiques sociales et notre condition chimique. Hélas, en voulant faire correspondre le traitement à ce propos, l’auteur m’a un peu perdu en cours de route. Tant pis, il trouvera sans doute d’autres lecteurs pour chanter ses louanges.

Symposium Inc. – Olivier Caruso – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2021

Sept Redditions

Sept Redditions poursuit et achève le diptyque commencé avec Trop semblable à l’éclair mais aussi la première partie du cycle «  Terra Ignota  ». Vaste fresque futuriste et utopie ambiguë, l’œuvre de Ada Palmer nous projette dans un avenir aux apparences désirables dont les fondations reposent sur un changement total de paradigme. L’autrice nous pousse dans nos ultimes retranchements, nous contraignant à abandonner nos certitudes et nos repères pour mieux nous fondre dans un habitus différent, même si en grande partie infusé à la pensée politique et morale des philosophes des «  Lumières  ». Hélas, en dépit de tous les efforts pour pacifier l’humanité et assurer son bonheur, la religion, les nationalismes, les genres et toutes les autres sources de tensions ou de discriminations ayant été effacées, la machine molle animale n’a pas renoncé à son emprise biologique sur les consciences. L’esprit de domination, de revanche, la violence et le lucre guident plus que jamais les appétits. Un triste constat dont Mycroft Canner s’est fait le porte-parole omniscient, certes non fiable, interpellant le lectorat pour susciter moult questions.

Si Trop semblable à l’éclair posait le décor, nous invitant à découvrir un univers dense et foisonnant où chaque détail, chaque révélation ajoutait une couche supplémentaire de doute à l’intrigue, l’heure est désormais venue de dévoiler les secrets inavouables et de démasquer les caractères, tout en révélant la duplicité des uns et des autres. Ada Palmer ne sacrifie pas en effet l’intrigue sur l’autel de la complexité conceptuelle ou de l’esbroufe stylistique. Bien au contraire, si les amateurs de philosophie politique trouvent ici encore matière à satisfaction, la narration ne laisse cependant aucune zone d’ombre, aucun mystère à l’écart de la résolution finale. Les événements s’enchaînent, à défaut de se précipiter, mettant en lumière les coulisses d’un véritable drame pascalien où le Léviathan de Hobbes et le droit naturel de Locke se disputent le devant de la scène avec la conception sadienne de la liberté. On assiste ainsi à l’effondrement d’une utopie fondée sur une paix usurpée et au surgissement de la guerre comme avenir inscrit au champ des possibles.

Pièce maîtresse des puissances agissant hors champs, gambit malicieux et monstre bien malgré lui, Mycroft Canner reste au centre d’enjeux politiques dont il peine à saisir les contours et dont il ne souhaite pas restituer toutes les vicissitudes. Il demeure pourtant l’explorateur des soubassements sordides d’une utopie élaborée sur le mensonge. Le pouvoir mais aussi la foi figurent au cœur de Sept Redditions. Entre raison d’État, idéal politique et mystique religieuse, Ada Palmer bouscule nos certitudes et provoque les dilemmes, nous amenant à reconsidérer à plusieurs reprises les faits. Elle sonne le glas de l’utopie agitant le spectre de la guerre de tous contre tous. Sept Redditions marque ainsi la fin de l’illusion, annonçant un retour brutal au principe de réalité.

On est maintenant curieux de voir si toutes les promesses esquissées ici seront tenues avec The Will to Battle (paru au Bélial sous le titre de La Volonté de se battre) et Perhaps the Stars. En attendant, nul doute que l’on frôle le chef d’œuvre, en dépit de quelques passages bavards, mais pas au point de refroidir l’amateur d’immersion profonde.

Sept Redditions : « Terra Ignota, livre deuxième » ( Seven Surrenders, Terra Ignota, Book Two, 2017) – Ada Palmer – Le Bélial’, mars 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Le Livre écorné de ma vie

Chez Lucius Shepard, l’existence comporte une multitude d’angles morts, souvent inattendus, où se niche tout un paysage intérieur, dont les manifestations affleurent jusqu’au moment où un événement les fait surgir à la lumière de la conscience. Elle bascule alors d’un niveau symbolique, source inépuisable de non-dits et de malentendus, pour s’incarner et renverser les routines et certitudes. L’indicible révèle ainsi sa virtualité, déchargeant son potentiel pour le meilleur ou le pire.

Inscrit au sommaire d’une anthologie sur les univers parallèles avant de rejoindre le recueil Five Autobiographies and a Fiction, Le Livre écorné de ma vie s’impose sans coup férir comme l’un des meilleurs textes de Lucius Shepard paru dans la collection « Une Heure-Lumière ». Traduit d’une plume avisée par Jean-Daniel Brèque, non sans quelques contorsions cérébrales selon ses dires, le texte nous invite à échanger notre regard avec celui de Thomas Cradle, un bien sale type, imbu de lui-même et narcissique jusqu’au bout de ses chaussettes Burberry. Qu’il soit de surcroît écrivain à succès n’arrange rien à l’affaire, bien entendu. Cradle reste en effet un éternel insatisfait, obsédé par l’avis porté sur son œuvre, mais surtout en quête d’une reconnaissance critique qui, même si elle paie moins bien, n’en demeure pas moins gratifiante pour l’ego.

Un jour où il s’adonnait à son passe-temps favori, surveiller la liste de ses ouvrages vendus sur le grand méchant A, il se trouve confronté à un roman inconnu signé de son propre nom, qui plus est publié par son propre éditeur. Homonyme ou canular ? La question le taraude et le pousse à agir. L’enquête l’amène sur la trace de ce Cradle 2, bouleversant ses routines, à la recherche de celui qu’il aurait pu être, voire même de celui qu’il aurait dû être s’il n’avait eu la faiblesse de céder aux sirènes du confort de la rente.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé cette novella venimeuse dont le dénouement confine à une apocalypse personnelle pour son narrateur. Sous couvert d’une autofiction imaginaire, Lucius Shepard s’y livre à une destruction en règle du métier d’écrivain à succès, ne lésinant pas non plus avec l’acide pour brosser un portrait sans concession d’une certaine engeance occidentale, attirée par l’exotisme à peu de frais et le goût douteux de la transgression. Sans respect pour la géographie réelle des lieux, Cradle descend ainsi le Mékong, du Cambodge au Vietnam, de l’amont vers l’aval, jusqu’aux portes de la forêt de thé, au cœur du delta du fleuve, où se tapit une révélation finale flirtant avec une métaphysique teintée d’ironie. Il nous emmène aussi dans un monde de plus en plus incertain, aux frontières fluctuantes, teinté de fantastique et de bassesse, un monde sordide qui le voit se dépouiller de son éducation policée, pour dévoiler le noyau obscur de sa personnalité profonde. Un spectacle guère reluisant lui laissant espérer une rédemption, peut-être… Mais, les choses ne pas si simples et limpides, comme le laisse entendre Lucius Shepard.

Plongée au cœur des ténèbres d’un individu finalement très commun, Le Livre écorné de ma vie n’usurpe pas le qualificatif de récit violent et cynique. On en ressort secoué et impressionné par la vilenie de désirs humains portés à l’incandescence par une plume ne rechignant pas à en décrire les méandres saumâtres.

Le Livre écorné de ma vie (Dog-Eared Paperback of My Life, 2009) – Lucius Shepard – Editions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

À dos de Crocodile

À l’apogée de leur existence, quelques milliers d’années, une bagatelle dans l’Amalgame, cette méta-civilisation posthumaine et extraterrestre s’étendant sur l’ensemble de la galaxie, Leila et Jasim songent à mourir. Mais, avant d’effacer définitivement leur information du concert du vivant, le couple décide d’entamer un ultime voyage jusqu’au cœur du bulbe galactique central afin d’élucider l’énigme des Indifférents qui ont toujours refusé tout contact. Une quête aussi périlleuse qu’excitante, histoire de leur redonner goût pour un temps à la vie.

À dos de Crocodile réveille ce sentiment de vertige si familier à l’amateur de science fiction. Une drogue dure pour laquelle le lâcher prise s’impose. En presque cent pages, Greg Egan mobilise toutes les ressources de la connaissance scientifique pour imaginer une posthumanité détachée des soucis de la biologie, capable de s’incarner dans un corps de chair ou d’épouser une existence logicielle, ad vitam æternam. Une civilisation aux motivations et dilemmes guère différents des nôtres, mais ayant atteint un niveau technologique et une efficience dans la maîtrise des ressources de l’univers de l’ordre du miracle. Et pourtant, en dépit de son incroyable avance, l’Amalgame reste contraint dans son développement par le facteur temps, obligeant ses habitants à réduire leurs déplacements s’ils ne veulent pas se couper définitivement de leur environnement proche, familial et amical, décalage relativiste oblige. Un sacré pas à franchir, même lorsque l’on dispose de l’immortalité, et même si l’on trouve l’éternité longue, surtout vers la fin…

Dans ce futur far far away, où l’on se déplace en transférant sa conscience sous forme numérisée d’un émetteur à un récepteur, le mystère des Indifférents reste l’ultime frontière d’une civilisation blasée, bienveillante et paisible. Un germe d’excitation pour les cœurs aventureux désirant meubler le vide d’une existence ennuyeuse.

Après avoir sillonné la Voie lactée À dos de Crocodile, d’aucuns trouveront sans doute que leurs attentes n’ont pas été pleinement satisfaites. Il en va pour Greg Egan comme pour Nicolas Bouvier : peu importe les motifs, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. Il en fait ici une démonstration brillante, trouvant le juste équilibre entre le Sense of wonder et la hard-SF. De quoi donner envie d’explorer plus longuement l’Amalgame. Cela tombe bien, l’auteur australien a écrit deux autres nouvelles et un roman dans cet univers. Maîtrisons notre excitation en attendant une éventuelle traduction (et une réédition pour « Glory », déjà paru dans nos contrées).

À dos de Crocodile (Riding the Crocodile, 2005) – Greg Egan – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2021 (novella traduite de l’anglais [Australie] par Francis Lustman)

Toutes les saveurs

À Idaho City, les prospecteurs affluent de toute part, alléchés par la perspective d’une fortune rapide à peu de frais, si ce n’est un peu d’huile de coude. Et, bien entendu, ils attirent dans leur sillage la mauvaise graine mais aussi des entrepreneurs prêts à leur vider les poches pour la bonne cause. Récemment, une bande de Chinois est arrivée dans la contrée. Une engeance païenne, vivant à plus de dix dans des logements conçus pour deux ou trois personnes, durs à la peine, mais jactant un sabir vous écorchant les oreilles et se nourrissant de plats aux effluves démoniaques. De vrais barbares sur lesquels on préfère garder un œil méfiant, même si l’argent n’a pas d’odeur. Parmi ceux-ci, Lao Guan ou plutôt Logan, comme a pris l’habitude de l’appeler son père, attise la curiosité de Lily. De carrure imposante et de carnation rougeâtre, le bougre a de quoi impressionner le quidam de passage, même si sa nature débonnaire le pousse à s’entendre avec le voisinage. Lily ne s’y trompe d’ailleurs pas en sympathisant avec le bonhomme. Il récompense cette amitié en lui apprenant les arcanes du jeu de wei qi et en lui racontant des contes de son pays natal, en particulier les aventures fabuleuses du général Guan Yu, de sa monture Lièvre rouge et de Lune du dragon vert, son épée irrésistible.

Troisième texte de Ken Liu paru dans la collection « Une Heure-Lumière », Toutes les saveurs confirme que l’Histoire figure parmi les sujets de prédilection de l’auteur sino-américain. Il ne résiste pas ainsi à nous dévoiler un pan méconnu de la conquête de l’Ouest, plus précisément la part prise par la diaspora chinoise dans la mise en valeur de l’Idaho. À vrai dire, le récit semble se réduire à cet aspect que d’aucuns pourraient juger anecdotique, même si l’argument sert à dessein un propos plus universel appelant à dépasser les préjugés mutuels. Pour le reste, le surnaturel, voire le merveilleux, restent un hors-champ ouvert à toutes les interprétations, y compris les plus fantaisistes. Sur ce point, l’extraordinaire promis reste très sage. Un malentendu qu’il faut dépasser, la saveur du récit se situant dans le métissage des histoires, dans les échos et les synergies qu’il suscite et dont Ken Liu rappelle à raison qu’il appartient autant au mythe américain qu’au récit national chinois.

Loin des spéculations de la science fiction ou de l’uchronie, voire des fabulations de la fantasy, Toutes les saveurs relève donc surtout du registre du conte, imaginant un récit optimiste et chaleureux prônant un melting-pot apaisé et profitable à tous, auquel l’épilogue historique apporte hélas un contrepoint factuel plus sinistre.

Toutes les saveurs (All the Flavors, 2012) – Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)