Aux comptoirs du cosmos

Deuxième tome de la Hanse galactique, aka la Ligue polesotechnique, Aux comptoirs du cosmos nous permet de renouer avec l’histoire du futur imaginée par Poul Anderson. Dans un univers foisonnant, bigger than life, où abondent des extraterrestres appelés sophontes à l’apparence aussi exotique que dans un épisode de Starwars, la galaxie se révèle un vaste terrain de jeu pour les esprits aventureux, a fortiori s’ils savent imposer leur intérêt (égoïsme) bien compris. Dans ce domaine, les marchands de la Hanse galactique n’ont plus rien à prouver. Leurs astronefs sillonnent les étoiles, à la recherche de nouveaux marchés à conquérir, quitte à faire sauter les réticences avec quelques bombes atomiques larguées depuis l’espace. Mais, en dépit de quelques incidents fâcheux, ils restent convaincus que le seul credo valable consiste à défendre le libre marché où peuvent s’épanouir les personnalités ambitieuses.

« Sky’s the limit ! »

Si le prince-marchand Nicholas van Rijn apparaît dans deux des nouvelles du recueil, d’abord en guise de faire-valoir dans « Essaü », puis en sparring-partner dans « Cache-cache », le bonhomme cède cependant la place à d’autres employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. D’abord David Falkayn, dont on suit les premières missions réussies dans deux textes, « La Roue triangulaire » et « Un soleil invisible », mais aussi Emil Dalmady, Bahadur Torrance et Adzel, l’extraterrestre mi-centaure mi-saurien adepte de whisky et de bouddhisme. Une belle galerie de personnages, même si l’on ne peut s’empêcher de les trouver ternes comparé au prince-marchand, dont la roublardise innée n’a d’égale que le langage fleuri (réservons cependant notre jugement avec Adzel que l’on ne fait qu’entrevoir).

À la lecture du sommaire, un premier fait s’impose. En dépit du prélude et des interludes contextuels qui tentent de créer une continuité, les cinq nouvelles accusent leur âge, relevant d’une science-fiction héritée de l’Âge d’or américain et de l’esprit pulp. D’aucuns qualifieraient l’ensemble de old-school. Ils n’auraient pas tort, même si Poul Anderson affecte de prendre un peu de recul avec les stéréotypes et autres ficelles narratives. Bref, si l’on se contente d’une lecture au premier degré, la banalité, voire l’aspect daté des récits, peuvent apparaître entachés de lourdeur. Fort heureusement, l’auteur américain ne se départit pas d’une touche d’humour, s’amusant à l’occasion de ses personnages et de l’aspect caricatural des stéréotypes qu’ils incarnent. Cela confère un peu de légèreté à l’ensemble et fait passer un peu mieux le traitement navrant infligé aux personnages féminins. Mais bon, c’est parfois aussi raté.

Poul Anderson montre aussi dans ce recueil son goût pour l’énigme, une contrainte dictée par la parution initiale des textes dans la revue Astounding selon Jean-Daniel Brèque. Les nouvelles ici rassemblées sont donc essentiellement des problem stories, si l’on fait abstraction du texte « L’Ethnicité sans peine » dans lequel le principe est moins flagrant. L’auteur élabore des intrigues fondées sur des situations problèmes dont la résolution repose sur la mise en pratique d’un postulat scientifique et sur l’astuce des employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. « Cache-cache » propose ainsi une variation autour du thème de l’enquête en chambre close, allusion à Sherlock Holmes y comprise. « La roue triangulaire » réinvente une roue différente, histoire de ne pas froisser la susceptibilité des théocrates du cru. Quant à la nouvelle « Un soleil invisible », son dénouement repose sur la localisation de la planète d’où proviennent les envahisseurs néo-germaniques qui entendent bouter la Ligue hors de ses voies commerciales.

Sans faire des princes-marchands des parangons du néolibéralisme, quoique l’on soit tenté quand même de dresser un parallèle avec le libertarianisme, on doit se rendre à l’évidence. Les empires, les structures sociales trop rigides et autres carcans étatiques n’ont pas bonne presse auprès de la Ligue polesotechnique. Poul Anderson leur préfère l’esprit d’entreprise des négociants, leur faculté à s’adapter à l’imprévu et à se montrer inventifs pour résoudre les défis d’un quotidien, loin d’être routinier. Mais surtout, il n’oublie pas de louer les bienfaits de la liberté et de la tolérance, seules valeurs aptes à contenir l’entropie et la déchéance des civilisations.

Lecture légère et divertissante, Aux comptoirs du cosmos convaincra donc sans peine l’amateur de science-fiction surannée et maline. Voici de quoi approfondir sa connaissance de l’œuvre d’un auteur faisant partie des classiques, au même titre que Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Edmond Hamilton. A suivre avec Les Coureurs d’étoiles

Aux comptoirs du cosmos – La Hanse galactique T. 2 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2017 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Le Prince-Marchand

Née sous les auspices du pulp et de la nouvelle, la science-fiction, du moins dans son acception américaine, a aussi donné lieu à d’immenses cycles prenant pour toile de fond le champ apparemment infini de l’espace. Des Histoires du futur bâties au rythme des récits, courts ou longs, qui en composent l’ossature, parfois arrangés a posteriori pour faire sens.

Édité jusque-là de manière lacunaire et désordonnée dans nos contrées, le cycle de « La Civilisation Technique » de Poul Anderson semblait un peu le parent pauvre de ces histoires popularisées par Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Cordwainer Smith, pour ne citer que les plus connues. Sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, les éditions du Bélial’ ont donc entrepris de restituer la continuité de cette geste du futur en commençant par les récits de sa première époque, ceux correspondant à « La Ligue polesotechnique », rebaptisée ici « Hanse Galactique ». Cinq volumes sont d’ores et déjà programmés, avec pour le présent titre une présentation de Jean-Daniel Brèque et une chronologie élaborée par Sandra Miesel, grande spécialiste de l’œuvre d’Anderson.

À tout seigneur tout honneur, Le Prince-Marchand se compose d’une nouvelle inédite (« Marge bénéficiaire ») et d’un roman (Un homme qui compte) déjà paru dans l’Hexagone sous le titre Le Peuple du vent. Publiés respectivement en 1956 et 1958, les deux textes relèvent d’une science-fiction lorgnant un tantinet vers le pulp et l’aventure. « Marge bénéficiaire » permet de découvrir le personnage haut en couleur de Nicholas van Rijn, confronté ici au corporatisme d’un syndicat et au protectionnisme d’une planète. Prince-marchand membre de la Ligue polesotechnique, le bonhomme apparaît d’emblée comme un parangon de roublardise qui n’accorde d’importance qu’à la libre entreprise. Volontiers hâbleur, pour ne pas dire insupportable, van Rijn a su mettre à profit l’éclatement de la structure étatique terrestre, après la Rupture de la conquête spatiale, pour développer des activités prospères dans le domaine du commerce des épices et des liqueurs* (*authentique). Si l’intrigue de la nouvelle ne casse pas trois pattes à un canard, elle constitue une bonne entrée en matière, mettant en valeur la rouerie du personnage, son appétit insatiable et sa gouaille inénarrable en matière de jurons fleuris.

Un homme qui compte paraît beaucoup plus consistant, du moins si l’on se fie à sa pagination. Pour le reste, c’est une nouvelle fois un récit d’aventure saupoudré d’une bonne pincée de dérision. Ayant quitté le confort de son bureau terrestre, Van Rijn a fait naufrage avec deux compagnons sur la planète Diomède. Les lieux sont habités par des créatures volantes dont la civilisation n’a pas évolué au-delà de l’âge de pierre, faute de ressources en métaux suffisante. L’accident ayant été provoqué par un sabotage, loin de toute implantation humaine, les secours ne risquent pas d’arriver dans l’immédiat. Un fait fâcheux car la faune et la flore de la planète ne sont pas comestibles pour un humain, et les autochtones semblent plus occupés à se faire la guerre qu’à venir en aide à autrui. Le prince-marchand peut néanmoins compter sur quelques provisions de bouche, sa ruse et ses talents d’orateur pour assurer sa survie.

Sur une trame sans surprise, Poul Anderson s’amuse des codes du pulp tout en faisant œuvre de démiurge en créant ex nihilo un monde et ses créatures. Passés les lieux communs du genre, il prend garde de respecter une certaine cohérence, imaginant une planète crédible au regard des hypothèses scientifiques qui président à son élaboration. Le résultat oscille ainsi entre la pochade et le planet opera, mais l’intrigue n’est pas sans rappeler aussi celles d’autres récits où le héros précipite l’histoire d’une civilisation en mettant ses talents de tacticien et de politicien au service d’une faction. Sans dresser une liste exhaustive, on pense notamment à Padway, le personnage créé par Sprague de Camp dans De peur que les ténèbres. La comparaison s’arrête toutefois là, car Un homme qui compte bénéficie d’un personnage principal bien moins terne. Difficile en effet de résister aux réparties tonitruantes de van Rijn, à sa totale absence de scrupules et au décalage introduit par chacune de ses apparitions. On sent que Poul Anderson s’amuse beaucoup, même si on peut lui reprocher le didactisme de l’explication finale.

En dépit de ce léger bémol, Un homme qui compte se révèle une lecture plaisante et sans prétention. Un divertissement honnête, à la tonalité surannée, dont on attend déjà la suite, un deuxième volume totalement inédit qui devrait s’intituler Aux comptoirs du cosmos. De quoi peut-être remettre en perspective ce volet inaugural.

Additif : on marchande également ici.

Le Prince-Marchand – La Hanse galactique T. 1 de Poul Anderson – Réédition Le Bélial’, mai 2016 (traduit de l’anglais [États-Unis] par A. Rosenblum, revue par Jean-Daniel Brèque & Olivier Girard, accompagnée d’une nouvelle inédite traduite par Jean-Daniel Brèque)

Umbrella Academy

C’était l’année ou Tom « La Tatane » Gurney a mis la pâtée au poulpe venu de Rigel X-9… ça s’est passé à 21: 38… La descente du coude atomique. Et à cet instant, sans prévenir, par une coïncidence troublante, 43 enfants extraordinaires naquirent, mis au monde, aux quatre coins du globe, par des femmes, souvent célibataires, qui n’avaient présenté nul signe de grossesse.

Ainsi débute Umbrella Academy, l’un des comic books les plus inventif et original qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années.

Imaginé et scénarisé par Gerard Way, leader du groupe My Chemical Romance (putain, j’ai cru perdre les deux tympans en écoutant ce truc), et dessiné par Gabriel , l’un des deux créateurs de l’album Daytripper (chef-d’œuvre !), le premier tome d’Umbrella Academy est paru dans nos contrées en 2009. Primé à deux reprises en 2008, Eisner et Harvey Award excusez du peu, la série a bénéficié du coup de projecteur de son adaptation par Netflix, un fait n’étant sans doute pas étranger à la parution imminente, en juillet, d’un troisième tome. Ayant découvert les comic books lors de leur parution initiale, le visionnage de la série TV m’a donné l’envie de m’y replonger, avec délectation, car en relisant les deux tomes, j’ai retrouvé les trésors d’ironie et d’humour noir qui m’avaient fait apprécier cette fratrie dysfonctionnelle de super-héros névrosés et fracassés par l’existence.

Difficile de trier parmi des impressions foisonnantes, commençons peut-être par le dessin. Si Gabriel  a déjà démontré toute sa capacité à susciter l’émotion, ici il œuvre dans un registre différent qui n’est pas sans rappeler le trait de Frank Mignola, mais également celui de Kevin O’Neill. Il faut dire, avoir le coloriste attitré des derniers Hellboy, cela aide un peu. Par ailleurs, le découpage dynamique et le coup de plume nerveux, pétri de décontraction et d’esprit pulp, cadrent idéalement au propos et au rythme d’aventures ne ménageant aucun moment de répit.

Du point de vue des personnages, la petite famille de la Umbrella Academy ne peut rejeter sa nature archétypale. Mais, il s’agit d’archétypes faussés par de multiples fêlures intimes liées à leur éducation oppressante et à un vécu non exempt de drames personnels. Sur ce point, l’adaptation ne diffère guère des comic books, mais Gerard Way et Gabriel  ne s’embarrassent pas autant avec les états d’âme des personnages, préférant dérouler leurs aventures à un rythme quasi-frénétique. On en revient donc à un traitement pulp où Luther allie la force surhumaine d’un gorille à un esprit de boy-scout, un tantinet naïf, où Diego demeure un électron libre, véritable chien fou de la bande, toujours prêt à défourailler du poignard ou à contester l’autorité de Luther. N° 5 ne change pas d’un iota, conservant sa nature de tueur implacable âgé de soixante ans, enfermé dans le corps d’un pré-adolescent de treize ans. Allison troque sa faculté à réaliser des événements en les énonçant contre un super don de persuasion, et Klaus voit son talent de télékinésie et de lévitation réduit à la simple communication avec les morts. Pour ce dernier, il faut reconnaître que le personnage de papier pâtit beaucoup de l’interprétation de Robert Sheehan, juste magistral de dinguerie et de fragilité. Dans un même ordre d’idées, les personnages de Hazel et Cha-Cha bénéficient d’un traitement à l’écran leur conférant une réelle originalité par rapport aux comic books, qui se contente d’en faire deux tueurs psychopathes, adeptes de sucreries. Enfin, comme dans la série TV, Ben fait surtout tapisserie puisqu’il est mort, et Vanya reste le vilain petit canard qui cache un secret guère difficile à deviner.

Sans revenir sur l’éternel débat adaptation versus œuvre originale, on peut constater également que la première mélange allègrement les intrigues des comic books, passant à la trappe certaines péripéties et de nombreux personnages, comme par exemple l’orchestre Verdammten, pour les remplacer avantageusement ou pas par d’autres thématiques ou caractères. Ainsi, la trame de « La Suite apocalyptique » se focalise-t-elle sur la menace de fin du monde et le rôle de Vanya dans ce cataclysme, alors que « Dallas » éclaire les zones d’ombre du séjour dans le futur de N°5. Si dans l’ensemble, on retrouve bien la dinguerie prévalant à l’écran, les comic books surpassent la série TV sur bien des plans. D’abord, par leur rythme endiablé, à mille lieues de l’aspect soap un tantinet nunuche de l’adaptation. Ensuite, par leur atmosphère graphique lorgnant davantage vers le pulp et la volonté franche de s’amuser des archétypes de la science fiction. Enfin, par un mauvais esprit assumé ne se refusant rien.

En attendant la parution de « Hôtel Oblivion », troisième tome de la série, rappelons une fois encore le caractère singulier de ce Comic book, dont l’inventivité et l’aspect divertissant ne peuvent guère être pris en défaut.

Umbrella Academy de Gerard Way, Gabriel Bà et Dave Stewart – Éditions Delcourt, collection « Contrebande », 2009-2010

Capitaine Futur : Le Défi

La vie des super-héros est monotone. Pas cette monotonie banale faisant le quotidien du citoyen lambda. Non, plutôt une routine fondée sur le combat, sans cesse à recommencer, contre le Mal. Le Capitaine Futur ne fait pas exception. À peine a-t-il vaincu un ennemi qu’un autre surgit pour lui lancer un nouveau défi. Cette fois-ci, c’est l’approvisionnement en gravium du système solaire qui est menacé. La matière première des égaliseurs de gravité nécessaires à la navigation spatiale des personnes et des biens. Autant dire une catastrophe, la fin de toute civilisation supérieure évolué et du commerce, l’effondrement prédit par les apôtres de mauvais augure. N’hésitons pas sur l’emphase, histoire d’être en phase avec le sujet. Sans gravium à la ceinture, plus de céréales de jupiter ou de viande des ranchs de Saturne. Plus de fruits de mer de Neptune. Et, ne parlons même pas des vins de France, cette contrée étrange de jaune vêtue, qui inondent les restaurants huppés de la jet set des neufs planètes.

Pour le Capitaine Futur, voilà un défi à sa taille. D’autant plus qu’il est lui-même la cible du Destructeur, le malfaisant à l’œuvre dans sa combinaison noire intégrale, très seyante au passage, qui nourrit le projet d’assécher le système solaire. Après l’échec de l’Empereur de l’espace et du Docteur Zarro, l’infâme a bien compris qu’il doit neutraliser le Sorcier de la science afin d’arriver à ses fins. Dans les chaumières de Pluton, on frémit d’avance. Et pas seulement de froid sous le blizzard glacial…

« Dans la mélopée grondante de ses cyclotrons, ses tuyères poussées à plein régime barattant un sillage d’écume ignée, le navire fonçait sur la mer éclairée par la lune. »

Avec ce troisième épisode des aventures du Capitaine Futur, l’habitué renoue avec le pulp décomplexé et le space opera grandiloquent. Un univers naïf, tout en superlatif, archétype et sense of wonder suranné, non exempt de lyrisme et d’imagination lorsque les circonstances s’y prêtent, mais relevant au final d’une conception très américaine du futur. Plus vite, plus haut, plus fort ! Le héros hamiltonien et ses compagnons, les Futuristes, aka Simon le Cerveau vivant, Grag le géant de fer et Otho l’androïde élastique, multiplient les exploits pour sauver les neuf planètes du chaos, s’exposant aux radiations mortelles du soleil et aux attaques de créatures effrayantes. Sans s’accorder un instant de répit, il traversent un système solaire à la géographie fantaisiste, de la ceinture d’astéroïdes, entre la Terre et Mars, aux océans de Neptune, sous la menace constante du mystérieux Destructeur et de ses sbires, prêts à les transformer en marionnettes habitées par une volonté étrangère. Heureusement, ils ne manquent pas de ressources et peuvent compter sur l’aide d’Ezra Gurney le marshal chenu de la Police des planètes, et de Joan Randall qui, entre deux cris angoissés, fait surtout tapisserie en attendant que le Capitaine l’invite à danser.

A suivre donc (la routine), avec le prochain opus des aventures du Capitaine Futur, annoncé pour 2019 au bélial’ sous le titre Capitaine Futur : Le Triomphe. Sans péril, on espère. Car sinon, où se trouve la gloire ?

Capitaine Futur 3 : Le Défi (Captain Future’s Challenge, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « pulps », mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)

Capitaine Futur : À la rescousse

L’horizon bleuté tremblait comme une créature gélatineuse de Tau Ceti. Affalé dans la chaise longue, il tenta de se relever pour échapper à cette vision d’horreur. Mais l’air lourd et moite lui pesait sur la carcasse, entravant les mouvements de sa musculature avachie par l’oisiveté. Sur la table basse, les mouches pompaient les traces circulaires laissées par les cocktails dont il avait abusé toute la matinée. Et le soleil dardait ses rayons meurtriers sur sa caboche, aggravant sa migraine. Putain de vacances ! Il n’avait même pas envie d’appeler le Capitaine Futur à la rescousse. Et pourtant…

Un nouveau danger menace la quiétude des neuf mondes, laissant le gouvernement interplanétaire impuissant. À l’aide d’une onde mystérieuse, le Dr Zarro est parvenu à pirater les émissions télévisuelles du système solaire, provoquant l’effroi jusque dans les chaumières de Pluton. Selon ses dires, un astre fou, une comète infernale s’apprête à ravager les neufs mondes. Cette étoile noire* (*authentique) suit une trajectoire implacable et funeste. Pour la dévier, Zarro exige que les autorités lui cède le pouvoir sans conditions. D’abord incrédule, le gouvernement se résout finalement à faire appel au Capitaine Futur et aux Futuristes, ses fidèles acolytes.

Lire À la rescousse, c’est un peu comme enfiler une paire de chaussons. On sait par avance que l’histoire n’outrepassera pas sa zone de confort. Et en effet, très rapidement, on retrouve ses marques. Le récit fait assaut de superlatifs. Les menaces sont implacables, les plans fomentés par le Dr Zarro sont abominables et ses sbires restent d’une intelligence inversement proportionnelle à leur malfaisance. Bref, on demeure en territoire archétypé, pour ne pas dire stéréotypé.

Atmosphère kitsch, rythme survolté, cliffhangers à foison, la série « Capitaine Futur » incarne la quintessence du pulp et du space opera, un peu à l’image de « Ceux de la Légion » de Jack Williamson ou de « Doc » E.E. Smith. On y retrouve la fraîcheur de ces récits naïfs, perclus de poncifs empruntés à d’autres genres littéraires, n’ayant d’autre ambition que de divertir le lectorat en flattant son goût pour une aventure, ici un tantinet surannée.

D’aucuns trouveront sans doute ce second volume un peu répétitif, l’intrigue rejouant une partition assez proche de celle de L’empereur de l’espace. D’autres reprocheront à Edmond Hamilton le rôle dévolu à l’héroïne, la pauvre se contentant de se pâmer à chaque irruption du Capitaine. Mais, ces facilités ne prêtent qu’à sourire. Elles relèvent juste de l’application de recettes d’écriture et correspondent sans doute aux représentations de l’époque. Elles n’empêchent cependant pas l’imagination de l’auteur de trouver des échos jusque dans les découvertes astronomiques récentes.

Alors, essayons de relâcher notre esprit critique, au moins le temps de renouer avec l’Âge d’or qui, comme tout le monde le sait, correspond à 14 ans.

Capitaine Futur : À la rescousse (Calling Captain Future, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Les Aventures de Northwest Smith

Dans un système solaire pas si lointain, il y a fort, fort longtemps… Attablé dans un bar louche, sur Mars, Northwest Smith rêve. La nostalgie lui étreint le cœur et lui voile le regard, altérant le reflet métallique de ses yeux clairs. Son visage au teint halé, couturé de cicatrices, se crispe au souvenir des vertes collines de la Terre. Un paysage, une quiétude lui étant désormais interdits par la patrouille interplanétaire. Dans l’attente d’une hypothétique amnistie, il traîne le cuir de sa tenue d’astronaute aux quatre coins du système. Le pistolet thermique lui battant la cuisse, il fréquente les lieux interlopes en quête d’un bon plan, n’accordant qu’un bref répit à sa carcasse athlétique, le temps d’avaler un verre de segir.

En des temps médiévaux incertains, quelque part en France, entre le règne de Charlemagne et la Renaissance, Jirel guerroie sans cesse, traquant les barons félons et autres magiciens retors. La châtelaine de Joiry a fort à faire pour défendre son domaine. De tempérament volcanique, elle tient la dragée haute aux hommes d’arme, portant le fer en terre étrangère lorsque l’occasion se présente, ou recherchant l’aventure et quelque trésor à piller. Les courbes aguicheuses de son corps agréablement mises en valeur par une cotte de mailles très seyante, Jirel n’est pas du genre à laisser un homme prendre son destin en main. Femme de tête, diront certains. Furie à la chevelure rousse, diront d’autres. Juste une question de point de vue…

La parution conjointe des Aventures de Northwest Smith et de Jirel de Joiry provoquera sans doute chez les lecteurs chenus quelques réminiscences nostalgiques. Celles de l’âge d’or des pulps, où les auteurs ne se préoccupaient guère de creuser leur intrigue, se contentant de décliner de manière répétitive les mêmes récits d’aventure. Dans ce domaine, Catherine Lucille Moore (elle signe C. L. Moore pour cacher son sexe) excelle rapidement, attirant l’attention de son futur mari Henri Kuttner, avec lequel elle collaborera entre autres sous le pseudonyme de Lewis Padgett, produisant quelques-unes des nouvelles les plus marquantes de la S-F américaine.

Revenons à Northwest Smith et Jirel de Joiry. Parues entre 1933 et 1938 dans le magazine Weird Tales (à l’exception d’un texte), les nouvelles de C. L. Moore relèvent bien du pulp. Aventure, exotisme, atmosphère flirtant avec le fantastique, personnages réduits à des archétypes, nombreuses références aux mythes et à l’Histoire, Les aventures de Northwest Smith et Jirel de Joiry ne se soucient guère de longues scènes d’exposition ou de digressions psychologiques. On entre direct dans le vif du sujet, se distrayant des rebondissements ou s’effrayant de l’étrangeté des situations vécues par Northwest et son alter ego féminin. En somme tout le charme d’une époque, mais une époque exhalant l’odeur du papier jauni, car pour découvrir et apprécier ces deux séries en 2011, il faut faire montre d’une bienveillante indulgence, les replaçant dans une perspective historique.

Difficile en effet de ne pas tiquer devant l’aspect désuet de l’imaginaire. Gorgone esseulée, vampire guettant sa proie, spectre effrayant, femme-garou amoureuse, les intrigues échafaudées par C. L. Moore recyclent les thèmes classiques du fantastique en les saupoudrant d’une pincée de S-F. L’auteure s’inscrit dans cette science-fiction sans science remontant à Edgar Rice Burroughs (dixit Serge Lehman à propos Des Aventures de Northwest Smith dans sa préface). Elle se coule dans une fantasy encore héroïque. Vénus, Mars, le système solaire, le monde médiéval ne sont que des lieux littéraires. Un décorum dans lequel se déploie l’imagination de C. L. Moore. Pas de quoi énerver le plus fervent fan de Star Wars, qui n’est après tout qu’un pulp filmé complètement anachronique, quand bien même celui-ci serait allergique aux dandinements des Ewoks. Toutefois, il faut une bonne dose de patience ou une abnégation confinant au sacrifice pour lire toutes les nouvelles d’une seule traite, ce que déconseille Patrick Marcel à propos de Jirel de Joiry.

Difficile aussi de ne pas s’agacer du caractère répétitif des intrigues et du déroulé prévisible des récits.Mais alors, pourquoi s’intéresser à ces deux rééditions, nous demandera-t-on ? Peut-être pour signaler le travail éditorial soigné, restituant les nouvelles dans leur ordre de parution originel et nous gratifiant de deux inédits. Sans doute pour les paratextes de Serge Lehman (in Les aventures de Northwest Smith) et de Patrick Marcel (in Jirel de Joiry) apportant leur point de vue sur l’auteur et son œuvre. Par curiosité enfin, histoire de découvrir l’esprit d’une époque, en prenant la précaution de lire les textes à petite dose. Dans tous les cas, il ne faut cependant pas s’attendre à un choc, surtout si l’on est déjà un lecteur accoutumé à la S-F (on n’ose imaginer l’effet produit chez un néophyte). Pour faire un parallèle osé, c’est un peu comme découvrir les temples de Grèce après avoir visité ceux de Sicile. Même si les nouvelles de C. L. Moore révèlent des qualités narratives indéniables, même si l’auteur démontre sa capacité à tisser une atmosphère, même si son œuvre appartient à l’histoire du genre, on ne peut s’empêcher de juger l’ensemble vieillot et lassant. On préfèrera à bon droit les nouvelles de Lewis Padgett. Une réédition serait d’ailleurs la bienvenue.

 

moore-aventures-northwest-smithJirel de Joiry (Jirel of Joiry, 1969) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)Les Aventures de Northwest Smith (Shambleau and others / Northwest of Earth, 1953) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)