Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)

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Capitaine Futur : À la rescousse

L’horizon bleuté tremblait comme une créature gélatineuse de Tau Ceti. Affalé dans la chaise longue, il tenta de se relever pour échapper à cette vision d’horreur. Mais l’air lourd et moite lui pesait sur la carcasse, entravant les mouvements de sa musculature avachie par l’oisiveté. Sur la table basse, les mouches pompaient les traces circulaires laissées par les cocktails dont il avait abusé toute la matinée. Et le soleil dardait ses rayons meurtriers sur sa caboche, aggravant sa migraine. Putain de vacances ! Il n’avait même pas envie d’appeler le Capitaine Futur à la rescousse. Et pourtant…

Un nouveau danger menace la quiétude des neuf mondes, laissant le gouvernement interplanétaire impuissant. À l’aide d’une onde mystérieuse, le Dr Zarro est parvenu à pirater les émissions télévisuelles du système solaire, provoquant l’effroi jusque dans les chaumières de Pluton. Selon ses dires, un astre fou, une comète infernale s’apprête à ravager les neufs mondes. Cette étoile noire* (*authentique) suit une trajectoire implacable et funeste. Pour la dévier, Zarro exige que les autorités lui cède le pouvoir sans conditions. D’abord incrédule, le gouvernement se résout finalement à faire appel au Capitaine Futur et aux Futuristes, ses fidèles acolytes.

Lire À la rescousse, c’est un peu comme enfiler une paire de chaussons. On sait par avance que l’histoire n’outrepassera pas sa zone de confort. Et en effet, très rapidement, on retrouve ses marques. Le récit fait assaut de superlatifs. Les menaces sont implacables, les plans fomentés par le Dr Zarro sont abominables et ses sbires restent d’une intelligence inversement proportionnelle à leur malfaisance. Bref, on demeure en territoire archétypé, pour ne pas dire stéréotypé.

Atmosphère kitsch, rythme survolté, cliffhangers à foison, la série « Capitaine Futur » incarne la quintessence du pulp et du space opera, un peu à l’image de « Ceux de la Légion » de Jack Williamson ou de « Doc » E.E. Smith. On y retrouve la fraîcheur de ces récits naïfs, perclus de poncifs empruntés à d’autres genres littéraires, n’ayant d’autre ambition que de divertir le lectorat en flattant son goût pour une aventure, ici un tantinet surannée.

D’aucuns trouveront sans doute ce second volume un peu répétitif, l’intrigue rejouant une partition assez proche de celle de L’empereur de l’espace. D’autres reprocheront à Edmond Hamilton le rôle dévolu à l’héroïne, la pauvre se contentant de se pâmer à chaque irruption du Capitaine. Mais, ces facilités ne prêtent qu’à sourire. Elles relèvent juste de l’application de recettes d’écriture et correspondent sans doute aux représentations de l’époque. Elles n’empêchent cependant pas l’imagination de l’auteur de trouver des échos jusque dans les découvertes astronomiques récentes.

Alors, essayons de relâcher notre esprit critique, au moins le temps de renouer avec l’Âge d’or qui, comme tout le monde le sait, correspond à 14 ans.

Capitaine Futur : À la rescousse (Calling Captain Future, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Les Aventures de Northwest Smith

Dans un système solaire pas si lointain, il y a fort, fort longtemps… Attablé dans un bar louche, sur Mars, Northwest Smith rêve. La nostalgie lui étreint le cœur et lui voile le regard, altérant le reflet métallique de ses yeux clairs. Son visage au teint halé, couturé de cicatrices, se crispe au souvenir des vertes collines de la Terre. Un paysage, une quiétude lui étant désormais interdits par la patrouille interplanétaire. Dans l’attente d’une hypothétique amnistie, il traîne le cuir de sa tenue d’astronaute aux quatre coins du système. Le pistolet thermique lui battant la cuisse, il fréquente les lieux interlopes en quête d’un bon plan, n’accordant qu’un bref répit à sa carcasse athlétique, le temps d’avaler un verre de segir.

En des temps médiévaux incertains, quelque part en France, entre le règne de Charlemagne et la Renaissance, Jirel guerroie sans cesse, traquant les barons félons et autres magiciens retors. La châtelaine de Joiry a fort à faire pour défendre son domaine. De tempérament volcanique, elle tient la dragée haute aux hommes d’arme, portant le fer en terre étrangère lorsque l’occasion se présente, ou recherchant l’aventure et quelque trésor à piller. Les courbes aguicheuses de son corps agréablement mises en valeur par une cotte de mailles très seyante, Jirel n’est pas du genre à laisser un homme prendre son destin en main. Femme de tête, diront certains. Furie à la chevelure rousse, diront d’autres. Juste une question de point de vue…

La parution conjointe des Aventures de Northwest Smith et de Jirel de Joiry provoquera sans doute chez les lecteurs chenus quelques réminiscences nostalgiques. Celles de l’âge d’or des pulps, où les auteurs ne se préoccupaient guère de creuser leur intrigue, se contentant de décliner de manière répétitive les mêmes récits d’aventure. Dans ce domaine, Catherine Lucille Moore (elle signe C. L. Moore pour cacher son sexe) excelle rapidement, attirant l’attention de son futur mari Henri Kuttner, avec lequel elle collaborera entre autres sous le pseudonyme de Lewis Padgett, produisant quelques-unes des nouvelles les plus marquantes de la S-F américaine.

Revenons à Northwest Smith et Jirel de Joiry. Parues entre 1933 et 1938 dans le magazine Weird Tales (à l’exception d’un texte), les nouvelles de C. L. Moore relèvent bien du pulp. Aventure, exotisme, atmosphère flirtant avec le fantastique, personnages réduits à des archétypes, nombreuses références aux mythes et à l’Histoire, Les aventures de Northwest Smith et Jirel de Joiry ne se soucient guère de longues scènes d’exposition ou de digressions psychologiques. On entre direct dans le vif du sujet, se distrayant des rebondissements ou s’effrayant de l’étrangeté des situations vécues par Northwest et son alter ego féminin. En somme tout le charme d’une époque, mais une époque exhalant l’odeur du papier jauni, car pour découvrir et apprécier ces deux séries en 2011, il faut faire montre d’une bienveillante indulgence, les replaçant dans une perspective historique.

Difficile en effet de ne pas tiquer devant l’aspect désuet de l’imaginaire. Gorgone esseulée, vampire guettant sa proie, spectre effrayant, femme-garou amoureuse, les intrigues échafaudées par C. L. Moore recyclent les thèmes classiques du fantastique en les saupoudrant d’une pincée de S-F. L’auteure s’inscrit dans cette science-fiction sans science remontant à Edgar Rice Burroughs (dixit Serge Lehman à propos Des Aventures de Northwest Smith dans sa préface). Elle se coule dans une fantasy encore héroïque. Vénus, Mars, le système solaire, le monde médiéval ne sont que des lieux littéraires. Un décorum dans lequel se déploie l’imagination de C. L. Moore. Pas de quoi énerver le plus fervent fan de Star Wars, qui n’est après tout qu’un pulp filmé complètement anachronique, quand bien même celui-ci serait allergique aux dandinements des Ewoks. Toutefois, il faut une bonne dose de patience ou une abnégation confinant au sacrifice pour lire toutes les nouvelles d’une seule traite, ce que déconseille Patrick Marcel à propos de Jirel de Joiry.

Difficile aussi de ne pas s’agacer du caractère répétitif des intrigues et du déroulé prévisible des récits.Mais alors, pourquoi s’intéresser à ces deux rééditions, nous demandera-t-on ? Peut-être pour signaler le travail éditorial soigné, restituant les nouvelles dans leur ordre de parution originel et nous gratifiant de deux inédits. Sans doute pour les paratextes de Serge Lehman (in Les aventures de Northwest Smith) et de Patrick Marcel (in Jirel de Joiry) apportant leur point de vue sur l’auteur et son œuvre. Par curiosité enfin, histoire de découvrir l’esprit d’une époque, en prenant la précaution de lire les textes à petite dose. Dans tous les cas, il ne faut cependant pas s’attendre à un choc, surtout si l’on est déjà un lecteur accoutumé à la S-F (on n’ose imaginer l’effet produit chez un néophyte). Pour faire un parallèle osé, c’est un peu comme découvrir les temples de Grèce après avoir visité ceux de Sicile. Même si les nouvelles de C. L. Moore révèlent des qualités narratives indéniables, même si l’auteur démontre sa capacité à tisser une atmosphère, même si son œuvre appartient à l’histoire du genre, on ne peut s’empêcher de juger l’ensemble vieillot et lassant. On préfèrera à bon droit les nouvelles de Lewis Padgett. Une réédition serait d’ailleurs la bienvenue.

 

moore-aventures-northwest-smithJirel de Joiry (Jirel of Joiry, 1969) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)Les Aventures de Northwest Smith (Shambleau and others / Northwest of Earth, 1953) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)

Capitaine Futur : L’empereur de l’Espace

Dans son regard bleu acier se lisait la résolution. Il saisit dans ses gros poings le stylo, retirant le capuchon d’un geste vif, surhumain, puis fixant la page blanche, il s’exclama d’une voix tonitruante : « Prend garde à toi seigneur de la procrastination ! »

A une époque pas si lointaine, quelque part au milieu du XXe siècle, à un moment que l’on surnommera par la suite l’âge d’or de la SF, en gros 14 ans comme d’aucuns s’en doutent, Edmond Hamilton a forgé, à partir d’archétypes empruntés aux superhéros et à la littérature populaire, le personnage de Capitaine Futur. Tôei Animation et les quadragénaires ayant connu les années 1970, notamment la série Capitaine Flam, lui en sont gré. L’auteur américain est responsable de l’engouement coupable qu’ils nourrissent à l’égard des espaces intersidéraux parcourus à la vitesse de l’éclair, voire encore plus vite, par des astronefs aux formes improbables.

Mais revenons au Capitaine Futur. À l’époque de sa création, les années 1940, les pulps pullulaient proposant à des lecteurs avides d’aventures leur ration de sense of wonder. Ce que Wilson Tucker allait surnommer en 1941 space opera faisait l’ordinaire d’une part importante de ces récits, livrés par épisodes dans des revues aux couvertures criardes. On ne s’embarrassait pas alors de plausibilité scientifique, préférant le frisson procuré par des intrigues naïves promouvant le progrès et l’esprit pionnier.

Capitaine Futur : L’Empereur de l’Espace relève de ce type d’histoires. Les clichés y abondent, animant une histoire fertile en cliffhangers et en situations bigger than life. Tout y est superlatifs : les menaces, les planètes, le caractère insondable de l’espace, la technologie et jusqu’aux héros, Kurt Newton, LE Capitaine Futur, géant roux à l’intelligence surhumaine, secondé dans sa tâche vitale par Grag, le colosse d’acier, Otho, l’être synthétique aux facultés mimétiques et Simon Wright, savant génial réduit à un cerveau immergé dans un bocal de sérum (gloups !)

Gardiens vigilants des neuf mondes, aka les neuf planètes du système solaire, ils se tiennent prêts à l’action. Pour l’heure, c’est une menace indicible qui se répand sur Jupiter. Un mal régressif, l’atavisme, réduisant les humains à des créatures monstrueuses. Des déserts glacés de Pluton aux marais méphitiques de Vénus, en passant par les étendues arides de Mars, la rumeur court, un esprit diabolique s’appelant l’empereur de l’espace serait à l’origine de ce péril. Pas de quoi effrayer Capitaine Futur !

Plaisir régressif et lecture séminale, Capitaine Futur : L’Empereur de l’Espace dessine une cosmologie fantaisiste devant plus à l’imagination de Edgar Rice Burroughs qu’aux découvertes de l’astrophysique. Le roman se dévore à la vitesse d’une comète, poncifs y compris, sans déroger aux recettes du genre. Du pulp dans la plus pure acception du terme. Pas de tromperie sur la marchandise.

Dressant son buste aux muscles d’airain, il s’apprêtait à faire face à l’adversité. Que lui réservait le deuxième tome des aventures de Capitaine Futur : à la rescousse ? Un fait demeurait certain : l’inconnu ne le ferait nullement reculer.

Capitaine Futur : L’Empereur de l’Espace (Captain Future and the Space Emperor, 1940) de Edmond Hamilton – Le Bélial’, collection « Pulp », mars 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Ceux de la Légion

Allez, voici une vieillerie… Je veux dire un classique de la SF américaine. Du genre auquel on ne touche pas, tant la poussière noble déposée par les ans impressionne et fait miroiter les yeux. Bref, une antiquité. Je parle ici de « Ceux de la Légion ». Paru au Bélial’ dans un omnibus rassemblant trois romans*, l’objet est né des œuvres de Jack Williamson, auteur ayant débuté sa carrière dans les pulps des années 1920-1930. Un condensé de sense of wonder et d’aventures, mais avec des boulons. Tout ceci ne nous rajeunit pas…

Préfacé par Roland C. Wagner, l’objet ne manque cependant pas de charme. Un charme suranné demandant beaucoup d’indulgence de nos jours, tant la naïveté du propos et le caractère abracadabrant des mésaventures des héros, et ce malgré une tentative (cosmétique) de rationalisation scientifique comme le souligne le préfacier, empapaoutent mon légionnaire… Mais tout est question de contexte, alors replaçons l’ouvrage dans son époque, c’est-à-dire les années 1930.

Fils de fermiers, puis d’éleveurs au Nouveau-Mexique, Jack Williamson découvre la SF via le pulp Amazing Stories. À cette époque, où on ne s’embarrasse guère de plausibilité scientifique, les récits publiés par ce magazine sont surtout des voyages semés d’embûches dans l’espace ou le temps. Convaincu qu’il souhaite écrire ce type d’histoire, Williamson publie son premier texte en 1928. Et comme bon nombre de ses contemporains, il se spécialise dans le Space opera où il témoigne de cet esprit imaginatif et optimiste, un brin boy scout, faisant toute la différence entre le Nouveau Monde et l’Ancien. Quand on pense qu’à la même époque œuvrent Régis Messac, Jacques Spitz et Karel Capek, on se dit qu’il n’y a pas que l’Atlantique qui sépare les Européens des Américains.

Les livres réédités au Bélial’ appartiennent à une des séries les plus connues de l’auteur, celle de « La Légion de l’espace », se composant de trois romans parus entre 1934 et 1939 dans la revue Astounding Stories, puis Astounding Science-Fiction, auquel est venu s’ajouter un quatrième titre écrit sur le tard en 1983. Poliment, on se contentera de dire que la série illustre l’esprit de la SF d’une certaine époque…

« Grand, mince et droit, sanglé dans l’uniforme vert de la Légion, il avait l’inébranlable fermeté d’une statue de bronze. »

La Légion aurait-elle mal vieillie ? Sans aucun doute. À l’instar de « Doc » E.E. Smith ou d’Edmond Hamilton, Jack Williamson demeure pour la postérité un des piliers du space op’ à grand-papa. Galaxie immense et mystérieuse recelant une foultitude de dangers, intrigue vieillotte et simpliste, en toute circonstance, le doigt sur la couture du pantalon, les légionnaires veillent. Que ce soit contre les visqueuses méduses, les fourbes cométaires ou le diabolique basilic, la Terre peut compter sur ses héros pour la défendre, surtout s’ils entrevoient, de surcroît, la possibilité de sauver une belle fille.

Les traîtres abondent et les espaces cosmiques sont parcourus d’une vibration de géodyne. On affronte à mains nues, ou armé d’un lance-protons, félons, ennemis implacables et créatures cauchemardesques. La situation est grave, désespérée, mais il n’y a rien qu’un légionnaire ne puisse résoudre avec un peu d’huile de coude. Et AKKA, l’arme redoutable qui efface tout, peut être utilisée en ultime recours. Nous sommes en territoire connu. Passez par la case Starwars

Dans la Légion, les personnages seraient-ils archétypaux ? Oui, mais ils restent fréquentables. Comme le fait remarquer Roland C. Wagner, il y a quelque chose des trois mousquetaires dans « Ceux de la Légion ». Cette Légion est d’ailleurs très vite réductible à trois légionnaires. Un trio auquel se joint un jeune premier différent dans chaque histoire, avec sa princesse interchangeable.

La spécificité de Williamson se manifeste plutôt dans les rôles respectifs donnés à chacun de ses héros. À côté des personnages basiques, celui qui monopolise peu à peu l’attention, c’est ce vieux briscard de Giles Habibula. Il humanise en quelque sorte les aventures des légionnaires, leur apportant une touche d’humour, hélas rapidement pesante.

Au final, il ne faut pas prendre cet omnibus pour ce qu’il n’est pas, mais bien pour ce qu’il demeure au regard de l’Histoire de la SF : une distraction datée ne voyant pas plus loin que le bout de son lance-protons. Si « Ceux de la Légion » ne dément pas sa réputation de classique, il faut sans doute tout le recul critique d’un spécialiste pour en apprécier les apports à l’Histoire du genre.

Ceux de la légion« Ceux de la Légion » de Jack Williamson – Édition du Bélial, 2004 (rééditions disponibles en trois romans chez Folio SF)

Notes * : « Ceux de la Légion » rassemble La Légion de l’espace [Legion of Space, 1934], Les Cométaires [The Cometeers, 1936] et Seul contre la Légion [One against the Legion, 1939]

The Blonde

Souriez, c’est du pulp.

Accoudé à un bar de l’aéroport de Philadelphie, Jack Eisley reconsidère son passé d’un œil désabusé. L’heure tardive incite au bilan, à l’examen de conscience. Un moment de pause avant le grand bouleversement à venir. Jack rencontre le lendemain matin son ex-épouse et son avocat, un as du barreau qui compte bien accrocher ses couilles à son tableau de chasse. Jack ne nourrit aucune illusion sur ce point : il va se faire écharper. En plein jet-lag, il noie son spleen dans la bière en attendant de regagner sa chambre d’hôtel.

Assise sur le tabouret d’à côté, une blonde l’accoste à brûle pourpoint. S’engage alors une conversation surréaliste. L’inconnue affirme avoir empoisonné le verre qu’il achève. Une toxine mortelle dont elle possède le seul antidote et qu’elle se propose de lui administrer s’il passe la nuit en sa compagnie. Flairant l’arnaque, Jack éconduit la belle. Quelques heures plus tard, vomissant glaires et sang au-dessus des toilettes, il peste contre sa méfiance. Pourquoi a-t-il décliné l’offre de la blonde inconnue ?

Dans le genre bigger than life, The Blonde s’impose comme une réussite. Le roman de Duane Swierczynski ne s’embarrasse pas d’un préambule besogneux. On embarque direct au cœur de l’action, au côté de la fine fleur des archétypes de la littérature populaire, autrement dit ces pulps auxquels l’auteur rend un hommage appuyé. Femme fatale en fuite, pauvre type poursuivi par la malchance, tueur au service d’une agence gouvernementale ultra-secrète, l’auteur ne ménage pas ses effets. Il ne craint pas non plus la surenchère et imprime à son histoire un rythme d’enfer, ne relâchant le lecteur qu’épuisé, un sourire comblé au coin des lèvres.

Avec The Blonde, tout est énorme. L’intrigue est marquée du sceau de l’extravagance. L’auteur fait appel au registre du burlesque pour animer son récit. Bagarres, cascades et situations abracadabrantes se succèdent, l’espace d’une nuit, comme une folie douce perturbant les recettes d’écriture du thriller. Duane Swierczynski bouscule les conventions du genre, inoculant une forte dose de dinguerie et d’humour noir, sans se soucier un seul instant de la vraisemblance des événements. Et le lecteur suit, voire même court, happé par le tempo de cette course-poursuite mâtiné d’un complot technoscientifique, conquis par la frénésie généreuse des personnages.

Au final, The Blonde est emblématique de cette littérature s’inscrivant de plain pied dans les genres et qui pourtant s’en amuse avec une impertinence potache. Affaire à suivre avec A toute allure, nouvel opus de Swierczynski qui en réalité précède The Blonde. L’édition, parfois, c’est bizarre…

BlondeThe Blonde – Pulp de Duane Swierczynski – Édition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (Roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Aslanides)

Hielo Negro

Rien de neuf sous le soleil depuis Une saison de scorpions. La corruption généralisée, les embrouilles et les tueries entre narcotrafiquants continuent à alimenter la chronique ordinaire mexicaine. Un cocktail d’une noirceur désespérante s’il n’était servi avec un zeste d’ironie et de décontraction par un auteur en phase avec la mécanique infernale de son intrigue.

Lecture défouloir et foutraque, Hielo Negro ne trahit en effet pas l’illustration de couverture puisée dans la banque de données aimablement fournie – contre espèces sonnantes et trébuchantes – par M. Getty Images. C’est bien à un festival de violence, de meurtres et de sang que nous convie Bernardo « Bef » Fernández.

Avec fracas, on renoue avec Lizzy Subiage, seule héritière du Señor, chef du cartel de Constanza, mort dans la tuerie clôturant Une saison de scorpions. Adepte de snuff-movies – elle a horreur que l’on utilise ce terme, lui préférant ceux de performance et d’installation artistique –, la jeune femme s’est adjoint les services d’un chirurgien pervers pour produire une super-drogue. Car la nouvelle patronne souhaite se débarrasser de ses encombrants associés colombiens et de l’image vulgaire colportée par le trafic de cocaïne.

De quoi ranimer une guerre des gangs dans un univers n’étant pas, en temps ordinaire, dépourvu de cadavres. Heureusement, Lizzy conjugue un manque total d’empathie pour autrui à une cruauté irrésistible. Des traits de caractères lui facilitant la tâche mais qui ont pour corollaire de multiplier le nombre de ses ennemis mortels. Parmi ceux-ci, l’agent de police Andrea Mijangos fait figure de candidat de poids – dans tous les sens du terme. Avec pour motif, la raison la plus légitime du monde : la vengeance. Et comme Mijangos n’est pas la moitié d’un foutu bon flic – vue son tour de taille, elle compterait même pour trois –, l’affrontement promet d’être dantesque…

On l’aura compris à la lecture de ce bref résumé, le roman de « Bef » use d’éléments glanés au fil de la subculture. Jeux en ligne, lignes de coke, rock international et mexicain, filmographie B, voire Z, SF, roman noir… L’auteur mexicain mixe ces diverses composantes de la culture populaire, désormais de masse, pour accoucher d’un pulp dont on devine qu’il pourrait facilement faire l’objet d’une adaptation au cinéma par Quentin Tarantino ou Robert Rodrígues.

Hielo Negro – aucun rapport avec le groupe de métal – a toutes les apparences du divertissement. Nul toute que son intrigue interchangeable, ses stéréotypes outrés, la violence et la vulgarité banale de son univers ne marqueront pas les esprits durablement. De toute manière, l’essentiel du propos tient plus dans l’aspect volontairement caricatural des personnages et dans l’enchaînement de situations abracadantesques, parfois un tantinet bâclées, il faut le reconnaître.

Au final, puisque la contre-révolution a gagné, « Bef » prend le parti d’en ricaner. Ricanons de concert, tout en restant conscient que ce plaisir, à l’instar de ce roman, ne sera que fugace…

Additif : Le blog de l’auteur qui visiblement a plusieurs cordes à son arc.

HieloHielo Negro de Bernardo « Bef » Fernández – Éditions J’ai Lu, avril 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Mexique] par Marianne million)