Les Coureurs d’étoiles

Faisant suite Aux comptoirs du cosmos, Les Coureurs d’étoiles est le troisième tome consacré à la « Hanse galactique », autrement dit la Ligue polesotechnique, premier segment historique de la « Civilisation technique ». Sur le modèle de « Fondation » de Isaac Asimov ou de « L’Histoire du futur » de Robert Heinlein, Poul Anderson dessine une vaste fresque de l’avenir de l’humanité, sous-tendue par une vision cyclique où l’initiative individuelle, pour ne pas dire individualiste, importe davantage que le processus de composition et de décomposition des structures étatiques.

On se passera ici du résumé, renvoyant les éventuels curieux aux tomes 1 et 2 de la série, voire à la chronologie de la « Civilisation technique » établie par Sandra Miesel et figurant en postface. Optons plutôt pour une analyse rapide de l’ouvrage. Celui-ci rassemble quatre textes relevant des formats de la novella (« Les Tordeurs de troubles ») et de la nouvelle, précédés pour deux d’entre-eux d’un prélude et d’un interlude. En-cela Les Coureurs d’étoiles ne se distingue pas du tome précédent, d’autant plus qu’on y retrouve les personnages de Van Rijn, Falkayn et Adzel, le Wodenite à l’apparence reptilienne de la nouvelle « L’Ethnicité sans peine ». Bref, on se retrouve en terrain connu, trop sans doute pour empêcher une certaine lassitude de s’installer.

Les péripéties vécues par les associés de Van Rijn et le prince-marchand lui-même cachent en effet à grand peine les redondances de leurs aventures. En quête de nouveaux marchés et de clients à filouter, sur le dos des autres membres de la Ligue polesotechnique si possible, la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs tente de nouer des relations commerciales avec des mondes inconnus, peuplés en règle générale de sophontes primitifs. À vrai dire, si l’on fait abstraction de la nouvelle « Le Jour du Grand Feu », et encore faut-il nuancer le désintéressement de l’intervention, Les Coureurs d’étoiles révèle surtout le goût du profit et le cynisme incroyable, à faire dresser les dreadlocks sur la tête d’un militant altermondialiste, de Van Rijn et Falkayn. Confrontés à des écologies et des civilisations étrangères, ils ne s’embarrassent pas en effet de salamalecs, usant sans vergogne de leur connaissance sommaire des us et coutumes des sophontes pour leur imposer les vertus de l’économie de marché, non sans provoquer quelques réactions fâcheuses. Les quatre récits mettent ainsi en scène les démêlés de Van Rijn, de Falkayn ou d’autres employés de la Compagnie, contraints de faire feu de tout bois pour se sortir du guêpier où les ont poussés l’incompréhension et l’hostilité des autochtones.

Sans surprise, Van Rijn reste un personnage imbuvable, dont l’emphase théâtrale, pour ne pas dire l’art du cabotinage, la roublardise, la propension à l’arrogance et l’attitude très rentre-dedans avec la gente féminine, pèsent sur des récits se voulant pourtant plus orientés vers l’ethnologie exotique, même si l’on ne s’écarte pas de l’esprit du pulp. Le bonhomme reste également un redoutable logicien, apte à résoudre tous les casse-têtes, même par procuration comme dans la nouvelle « La Clé des maîtres ». Sans doute un peu trop rusé pour être crédible d’ailleurs, Poul Anderson préférant sacrifier la vraisemblance sur l’autel de la démesure et de la grandiloquence du personnage. Par contre, il se confirme que David Falkayn apparaît bien comme un personnage falot, heureusement contrebalancé par son association avec deux sophontes, Chee Lan, une Cynthienne dont l’apparence de peluche cache un tempérament caustique, et Adzel, le Wodenite mi-centaure mi-saurien, qui fait ici office de caution humoristique. Bref, le trio affiche tous les tics d’un buddy movie, impulsant une touche de décontraction à leurs aventures.

Si la légèreté, l’aventure et l’humour prévalent toujours, le tableau du futur dépeint par Poul Anderson perd un peu en naïveté et en optimisme. La Ligue polesotechnique dévoile sa vraie nature : un panier de crabes bien plus intéressés par leurs intérêts privés que par le collectif. Un struggle for life où l’individualisme tend à prendre le dessus sur les bienfaits promis par la croissance du commerce. On touche ainsi aux limites du système, même si l’auteur américain se garde bien de le dénoncer, se contentant de donner une leçon de capitalisme décomplexé dans la nouvelle « Territoire », par l’intermédiaire d’un Van Rijn très en verve. Il pose également les jalons de la chute à venir, titillant l’esprit de revanche des Merséiens dans « Le Jour du Grand Feu ». Par la voix de Chee Lan, il achève enfin les ultimes illusions que l’on pouvait nourrir à l’endroit de la Ligue.

« Ma programmation stipule que notre objectif premier est de nature humanitaire, dit l’ordinateur. Mais je ne trouve ce concept nulle part dans ma banque de données. Peu importe, La Débrouille. L’humeur de Chee avait viré au bénin. Si tu veux le savoir, ce concept a trait aux contraintes classées dans la rubrique Loi et éthique. Mais ce voyage ne nous concerne pas. Oh ! Les âmes sensibles se réjouissent à l’idée de Sauver une Civilisation Prometteuse, comme si la Galaxie ne grouillait pas déjà de civilisations issues du chaos. Enfin, s’ils ont envie de payer la note, c’est leurs impôts et ils en font ce qui leur chante. Ils sont obligés de travailler avec la Ligue parce que c’est elle qui possède le plus gros des astronefs et qu’elle ne les louera pas gratis. »

Sur cette touche plus sombre, achevons donc notre chronique des Coureurs des étoiles, en précisant que si l’on a bien apprécié ce troisième tome de la « Hanse galactique », on n’en attend pas moins la suite avec l’espoir de voir celle-ci faire montre d’un peu plus d’originalité.

Les Coureurs d’étoiles – La Hanse galactique T. 3 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Aux comptoirs du cosmos

Deuxième tome de la Hanse galactique, aka la Ligue polesotechnique, Aux comptoirs du cosmos nous permet de renouer avec l’histoire du futur imaginée par Poul Anderson. Dans un univers foisonnant, bigger than life, où abondent des extraterrestres appelés sophontes à l’apparence aussi exotique que dans un épisode de Starwars, la galaxie se révèle un vaste terrain de jeu pour les esprits aventureux, a fortiori s’ils savent imposer leur intérêt (égoïsme) bien compris. Dans ce domaine, les marchands de la Hanse galactique n’ont plus rien à prouver. Leurs astronefs sillonnent les étoiles, à la recherche de nouveaux marchés à conquérir, quitte à faire sauter les réticences avec quelques bombes atomiques larguées depuis l’espace. Mais, en dépit de quelques incidents fâcheux, ils restent convaincus que le seul credo valable consiste à défendre le libre marché où peuvent s’épanouir les personnalités ambitieuses.

« Sky’s the limit ! »

Si le prince-marchand Nicholas van Rijn apparaît dans deux des nouvelles du recueil, d’abord en guise de faire-valoir dans « Essaü », puis en sparring-partner dans « Cache-cache », le bonhomme cède cependant la place à d’autres employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. D’abord David Falkayn, dont on suit les premières missions réussies dans deux textes, « La Roue triangulaire » et « Un soleil invisible », mais aussi Emil Dalmady, Bahadur Torrance et Adzel, l’extraterrestre mi-centaure mi-saurien adepte de whisky et de bouddhisme. Une belle galerie de personnages, même si l’on ne peut s’empêcher de les trouver ternes comparé au prince-marchand, dont la roublardise innée n’a d’égale que le langage fleuri (réservons cependant notre jugement avec Adzel que l’on ne fait qu’entrevoir).

À la lecture du sommaire, un premier fait s’impose. En dépit du prélude et des interludes contextuels qui tentent de créer une continuité, les cinq nouvelles accusent leur âge, relevant d’une science-fiction héritée de l’Âge d’or américain et de l’esprit pulp. D’aucuns qualifieraient l’ensemble de old-school. Ils n’auraient pas tort, même si Poul Anderson affecte de prendre un peu de recul avec les stéréotypes et autres ficelles narratives. Bref, si l’on se contente d’une lecture au premier degré, la banalité, voire l’aspect daté des récits, peuvent apparaître entachés de lourdeur. Fort heureusement, l’auteur américain ne se départit pas d’une touche d’humour, s’amusant à l’occasion de ses personnages et de l’aspect caricatural des stéréotypes qu’ils incarnent. Cela confère un peu de légèreté à l’ensemble et fait passer un peu mieux le traitement navrant infligé aux personnages féminins. Mais bon, c’est parfois aussi raté.

Poul Anderson montre aussi dans ce recueil son goût pour l’énigme, une contrainte dictée par la parution initiale des textes dans la revue Astounding selon Jean-Daniel Brèque. Les nouvelles ici rassemblées sont donc essentiellement des problem stories, si l’on fait abstraction du texte « L’Ethnicité sans peine » dans lequel le principe est moins flagrant. L’auteur élabore des intrigues fondées sur des situations problèmes dont la résolution repose sur la mise en pratique d’un postulat scientifique et sur l’astuce des employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. « Cache-cache » propose ainsi une variation autour du thème de l’enquête en chambre close, allusion à Sherlock Holmes y comprise. « La roue triangulaire » réinvente une roue différente, histoire de ne pas froisser la susceptibilité des théocrates du cru. Quant à la nouvelle « Un soleil invisible », son dénouement repose sur la localisation de la planète d’où proviennent les envahisseurs néo-germaniques qui entendent bouter la Ligue hors de ses voies commerciales.

Sans faire des princes-marchands des parangons du néolibéralisme, quoique l’on soit tenté quand même de dresser un parallèle avec le libertarianisme, on doit se rendre à l’évidence. Les empires, les structures sociales trop rigides et autres carcans étatiques n’ont pas bonne presse auprès de la Ligue polesotechnique. Poul Anderson leur préfère l’esprit d’entreprise des négociants, leur faculté à s’adapter à l’imprévu et à se montrer inventifs pour résoudre les défis d’un quotidien, loin d’être routinier. Mais surtout, il n’oublie pas de louer les bienfaits de la liberté et de la tolérance, seules valeurs aptes à contenir l’entropie et la déchéance des civilisations.

Lecture légère et divertissante, Aux comptoirs du cosmos convaincra donc sans peine l’amateur de science-fiction surannée et maline. Voici de quoi approfondir sa connaissance de l’œuvre d’un auteur faisant partie des classiques, au même titre que Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Edmond Hamilton. A suivre avec Les Coureurs d’étoiles

Aux comptoirs du cosmos – La Hanse galactique T. 2 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2017 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Le Prince-Marchand

Née sous les auspices du pulp et de la nouvelle, la science-fiction, du moins dans son acception américaine, a aussi donné lieu à d’immenses cycles prenant pour toile de fond le champ apparemment infini de l’espace. Des Histoires du futur bâties au rythme des récits, courts ou longs, qui en composent l’ossature, parfois arrangés a posteriori pour faire sens.

Édité jusque-là de manière lacunaire et désordonnée dans nos contrées, le cycle de « La Civilisation Technique » de Poul Anderson semblait un peu le parent pauvre de ces histoires popularisées par Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Cordwainer Smith, pour ne citer que les plus connues. Sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, les éditions du Bélial’ ont donc entrepris de restituer la continuité de cette geste du futur en commençant par les récits de sa première époque, ceux correspondant à « La Ligue polesotechnique », rebaptisée ici « Hanse Galactique ». Cinq volumes sont d’ores et déjà programmés, avec pour le présent titre une présentation de Jean-Daniel Brèque et une chronologie élaborée par Sandra Miesel, grande spécialiste de l’œuvre d’Anderson.

À tout seigneur tout honneur, Le Prince-Marchand se compose d’une nouvelle inédite (« Marge bénéficiaire ») et d’un roman (Un homme qui compte) déjà paru dans l’Hexagone sous le titre Le Peuple du vent. Publiés respectivement en 1956 et 1958, les deux textes relèvent d’une science-fiction lorgnant un tantinet vers le pulp et l’aventure. « Marge bénéficiaire » permet de découvrir le personnage haut en couleur de Nicholas van Rijn, confronté ici au corporatisme d’un syndicat et au protectionnisme d’une planète. Prince-marchand membre de la Ligue polesotechnique, le bonhomme apparaît d’emblée comme un parangon de roublardise qui n’accorde d’importance qu’à la libre entreprise. Volontiers hâbleur, pour ne pas dire insupportable, van Rijn a su mettre à profit l’éclatement de la structure étatique terrestre, après la Rupture de la conquête spatiale, pour développer des activités prospères dans le domaine du commerce des épices et des liqueurs* (*authentique). Si l’intrigue de la nouvelle ne casse pas trois pattes à un canard, elle constitue une bonne entrée en matière, mettant en valeur la rouerie du personnage, son appétit insatiable et sa gouaille inénarrable en matière de jurons fleuris.

Un homme qui compte paraît beaucoup plus consistant, du moins si l’on se fie à sa pagination. Pour le reste, c’est une nouvelle fois un récit d’aventure saupoudré d’une bonne pincée de dérision. Ayant quitté le confort de son bureau terrestre, Van Rijn a fait naufrage avec deux compagnons sur la planète Diomède. Les lieux sont habités par des créatures volantes dont la civilisation n’a pas évolué au-delà de l’âge de pierre, faute de ressources en métaux suffisante. L’accident ayant été provoqué par un sabotage, loin de toute implantation humaine, les secours ne risquent pas d’arriver dans l’immédiat. Un fait fâcheux car la faune et la flore de la planète ne sont pas comestibles pour un humain, et les autochtones semblent plus occupés à se faire la guerre qu’à venir en aide à autrui. Le prince-marchand peut néanmoins compter sur quelques provisions de bouche, sa ruse et ses talents d’orateur pour assurer sa survie.

Sur une trame sans surprise, Poul Anderson s’amuse des codes du pulp tout en faisant œuvre de démiurge en créant ex nihilo un monde et ses créatures. Passés les lieux communs du genre, il prend garde de respecter une certaine cohérence, imaginant une planète crédible au regard des hypothèses scientifiques qui président à son élaboration. Le résultat oscille ainsi entre la pochade et le planet opera, mais l’intrigue n’est pas sans rappeler aussi celles d’autres récits où le héros précipite l’histoire d’une civilisation en mettant ses talents de tacticien et de politicien au service d’une faction. Sans dresser une liste exhaustive, on pense notamment à Padway, le personnage créé par Sprague de Camp dans De peur que les ténèbres. La comparaison s’arrête toutefois là, car Un homme qui compte bénéficie d’un personnage principal bien moins terne. Difficile en effet de résister aux réparties tonitruantes de van Rijn, à sa totale absence de scrupules et au décalage introduit par chacune de ses apparitions. On sent que Poul Anderson s’amuse beaucoup, même si on peut lui reprocher le didactisme de l’explication finale.

En dépit de ce léger bémol, Un homme qui compte se révèle une lecture plaisante et sans prétention. Un divertissement honnête, à la tonalité surannée, dont on attend déjà la suite, un deuxième volume totalement inédit qui devrait s’intituler Aux comptoirs du cosmos. De quoi peut-être remettre en perspective ce volet inaugural.

Additif : on marchande également ici.

Le Prince-Marchand – La Hanse galactique T. 1 de Poul Anderson – Réédition Le Bélial’, mai 2016 (traduit de l’anglais [États-Unis] par A. Rosenblum, revue par Jean-Daniel Brèque & Olivier Girard, accompagnée d’une nouvelle inédite traduite par Jean-Daniel Brèque)

Le Dernier chant des Sirènes

Si l’on connaît surtout Poul Anderson pour son œuvre science-fictive, l’auteur américain n’a pas pour autant dédaigné la fantasy, recherchant son inspiration du côté de l’histoire médiévale et de la mythologie scandinave. Le Dernier Chant des Sirènes ne figure pas parmi ses titres les plus mémorables. Du moins, s’il faut chercher un peu, des romans comme Trois Cœurs, trois lions, La Saga de Hrolf Kraki ou encore Tempête d’une nuit d’été viennent plus facilement à l’esprit. Paru jadis au Fleuve noir dans sa collection « Les Best-sellers », le roman est issu de la novella The Merman’s Children, disponible dans nos contrées sous le titre Les enfants du nixe (cf Le Manoir des Roses, Le livre d’or de la science-fiction), et de la nouvelle The Tupilak.

Passé un prologue faisant un peu pièce rapportée, le récit débute au Danemark dans la cité sous-marine de Liri où vivent paisiblement des nixes, variante scandinave de nos ondins. Suite à l’exorcisme d’un religieux trop zélé, ses habitants sont dispersés. La majorité des survivants suit son roi dans un périple qui les fait échouer sur la côte dalmate. Les autres, les quatre enfants du roi, des hybrides nés de l’union avec une humaine, restent en arrière, le temps de trouver à la cadette un refuge. Confiée aux bons soins d’un prêtre, elle accepte finalement le baptême, troquant aussitôt ses origines et souvenirs contre une âme immortelle. L’irréversibilité du processus oblige sa fratrie à lui procurer l’argent nécessaire pour faire un bon mariage, lui évitant ainsi le célibat et la réclusion monacale. Ils s’embarquent alors dans une chasse au trésor avec l’aide d’une femme de petite vertu.

Si la thématique du Dernier Chant des Sirènes n’est pas sans rappeler la manière de Thomas Burnett Swann, transposée bien sûr ici dans l’Europe chrétienne des XIIIe et XIVe siècle, le ton se veut beaucoup moins sensuel et nostalgique. Poul Anderson se place résolument du côté de l’Histoire, nous racontant le crépuscule d’un âge où le merveilleux côtoyait la civilisation. Et si l’atmosphère se fait plus sombre, lorgnant vers une fantasy héroïque, nul manichéisme ne vient entacher le propos. Les créatures de la féerie ne doivent pas s’effacer, comme un archaïsme ou un reliquat de superstition à éradiquer. Elles peuvent jouer leur rôle sans se poser de questions, ou opter librement pour la fusion au sein de l’humanité, contribuant ainsi à son évolution. Un cheminement dont l’un des personnages pressent qu’il conduira l’homme à élucider tous les mystères, jusqu’à ceux de la foi, et à dépasser les limites du globe terrestre pour atteindre les étoiles.

Toutefois, malgré le progressisme du propos, on ne peut s’empêcher de trouver le récit un tantinet décousu. On sent bien que l’auteur américain a voulu donner plus d’ampleur à la novella éponyme, lui adjoignant des épisodes supplémentaires qui mettent en scène d’autres créatures issues des mythologies scandinave, slave et inuit. Le périple des survivants de Liri et des enfants de son roi sert par conséquent de prétexte à une juxtaposition d’aventures, entre Groenland, Danemark et Dalmatie, marquées par les rencontres avec l’ultime selkie, un tupilak et une variante de roussalka. Malheureusement, le fil directeur unissant les deux arcs narratifs apparaît pour le moins tenu, quand il ne semble pas un peu forcé. Ajoutons à cela une traduction guère convaincante, où l’on mélange notamment les souverains danois.

Bref, si à bien des égards Le Dernier Chant des sirènes s’apparente à une lecture distrayante, on ne le retiendra pas parmi les indispensables de l’auteur américain. Ou alors, on se contentera de lire la novella Les enfants du nixe.

Le Dernier Chant des Sirènes (The Merman’s Children, 1979) de Poul Anderson – Éditions Fleuve noir, collection Les Best-sellers n°1 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Lodigiani)

L’épée brisée

epee_brisee2Parmi les auteurs de l’âge d’or américain, Poul Anderson a longtemps souffert dans l’Hexagone d’un ostracisme tenace, au point d’être considéré par beaucoup comme un auteur mineur. On renverra les éventuels curieux à l’article de Philippe Boulier (in Bifrost n°75) pour approfondir les raisons de ce malentendu. Une injustice désormais réparée grâce en particulier au travail de Jean-Daniel Brèque et à la constance des éditions du Bélial’.

Avec L’Épée brisée, Poul Anderson fait sienne la matière des peuples du Nord, nous narrant une geste sauvage, pleine de bruit et de fureur, où les passions humaines teintées de magie se mêlent aux sombres desseins des dieux et des créatures de la féerie. A l’instar de la saga des Völsungar, le roman apparaît comme le récit d’un destin funeste, celui d’Orm le viking et de sa descendance. Pour venger sa maisonnée massacrée par le Danois, une sorcière anglo-saxonne conspire l’enlèvement de son premier-né. Remplacé par un changelin conçu à sa ressemblance par le duc des elfes Imric avec une princesse troll enfermée dans les geôles de son château, le nourrisson est élevé conformément aux coutumes d’Elfheim. Nommé Skafloc, il devient un guerrier redoutable, apte à manier le fer honni par les peuples de la féerie, pendant que son double, Valgard, tombe sous l’emprise de la sorcière saxonne et cause le malheur de sa famille adoptive.

Dans une veine assez proche de La Saga de Hrolf Kraki, roman plus tardif, L’Épée brisée retranscrit avec lyrisme le légendaire des peuples du Nord, scandinaves et celtes y compris. Il lui donne corps, restituant l’atmosphère et le souffle archaïque prévalant dans les sagas. On serait bien en mal de trouver un héros dans ce roman violent où les hommes demeurent jusqu’au bout les jouets de puissances occultes dépourvues de pitié ou de compassion. On ne décèlera pas davantage une once de romantisme pompier dans cette tragédie aux accents crépusculaires, où nul ne ressort indemne. Que ce soit Skafloc et son épée maudite, Valgard, meurtrier de sa propre famille, ou Freda, tiraillée entre sa foi chrétienne et son amour impie pour son frère, tous demeurent prisonniers de leur fatum.

Dans une préface dithyrambique, Michael Moorcock établit un parallèle entre ce roman et Le Seigneur des Anneaux, paru la même année. Que l’on me permette de nuancer le jugement de l’auteur anglais. Certes, les deux œuvres puisent leur inspiration dans le même légendaire, mais le rapprochement avec Le Silmarillion me paraît plus judicieux, en particulier la geste consacrée aux enfants de Hurin. Sans doute Moorcock s’est-il laissé aveugler par son admiration pour les destins tragiques de Skafloc et de Valgard dont on retrouve un écho évident dans le cycle d’ « Elric ».

Récit de vengeance et de malédiction, L’Épée brisée apparaît aussi comme celui de la fin d’un monde. Celui des elfes, des trolls et de toutes les créatures de la féerie. Celui des Ases, Jötuns et sidhes, amenés à renoncer à leur statut divin pour s’effacer devant la foi chrétienne et l’Histoire. Pas sûr qu’il faille le déplorer ou s’en réjouir. Sur ce point, l’auteur américain n’entretient guère le doute. Il préfère célébrer les plaisirs simples d’une existence humaine apaisée. Une philosophie de vie guère éloignée de celle des hobbits…

A bien des égards, L’Epée brisée s’impose comme une œuvre puissante, sans concession, très éloignée des recettes et de la platitude de la big commercial fantasy. Un roman d’un archaïsme qui le rend encore plus précieux.

epee_briseeL’Épée brisée (The Broken Sword, 1954) de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, novembre 2014 – Réédition au Livre de poche, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Chevalier de l’empire terrien

Après avoir subit un désamour tenace dans nos contrées, Poul Anderson fait l’objet depuis grosso-modo une décade d’un salutaire travail de redécouverte. Et si tout ne mérite pas de rester gravé dans le marbre, reconnaissons qu’une ribambelle de romans et de nouvelles mérite de finir dans l’escarcelle de l’amateur de science-fiction.

Du côté de l’Atalante, on a opté pour la réédition, un peu dans le désordre, des aventures de Dominic Flandry, héros récurrents de l’œuvre de Poul Anderson. Troisième opus de la série initiée par l’éditeur nantais, Chevalier de l’empire terrien regroupe deux courts romans inédits en France. Le premier, Enseigne Flandry (Ensign Flandry, 1966), revient sur la jeunesse du personnage, décrivant les circonstances de son intégration dans les services de renseignements terriens. Le second, Chevalier de spectres et d’ombres (A Knight of Ghosts and Shadows, 1975), prend place au crépuscule de sa carrière, après une vie bien remplie au service de l’Empire.

S’il y a évidemment matière à gloser sur l’évolution personnelle de Flandry, le grand écart entre ces deux romans n’est pas seulement que temporel. Car si trente années s’écoulent entre les deux aventures de l’espion, neuf ans séparent l’écriture des deux textes. Ceci se ressent dans l’écriture, on va le voir, mais aussi dans les perspectives narratives. Enseigne Flandry est un récit rondement mené, sans véritable éclat. Les rebondissements y sont convenus, les personnages stéréotypés, le traitement narratif se révélant au final très « old school ». Bref, on se situe dans la norme des pulps, ni plus, ni moins, avec tout ce que l’exercice comporte comme facilités. Ce n’est heureusement pas le même constat avec Chevalier de spectres et d’ombres qui se révèle le morceau de choix de Chevalier de l’empire terrien. Même si on est très loin des flamboyances déployées par l’auteur dans certains textes du cycle de « La Patrouille du temps » (publié dans son intégralité aux éditions du Bélial’), le recul sur la carrière de Flandry et sur le devenir de l’Empire procure ici une profondeur dont était dépourvu Enseigne Flandry. Certes, le récit ne déroge pas aux conventions du space opera. Mais celui-ci ne se cantonne pas heureusement au domaine de la guerre secrète, avec ses complots et ses faux-semblants, pas plus qu’il ne se réduit aux ressorts basiques d’une aventure pimentée d’un zeste de cynisme.

Poul Anderson ajoute une dimension supplémentaire, propice à une réflexion plus globale que l’on peut interpréter comme une sorte de paratexte implicite. Là se trouve sans aucun doute le point fort de l’auteur états-unien. Pour mémoire, rappelons que le cycle de « L’empire terrien » correspond à une phase de l’histoire du futur suivant celle de « La Ligue polesotechnique ». L’écrivain y dévoile ses représentations sur l’Histoire — représentations qui relèvent de l’Histoire comparée et dans lesquelles l’entropie joue un rôle déterminant. L’empire terrien apparaît ainsi comme un avatar science-fictif des nombreux empires ayant existé par le passé, un avatar décrit ici sur son déclin. Et pendant que le collapsus dure, il ne reste plus à Flandry qu’à faire de son mieux pour repousser la Longue Nuit qui menace de tomber sur la civilisation, avec l’espoir de léguer aux générations à venir le récit édifiant de ses exploits afin qu’elles en tirent les leçons qui s’imposent.

Depuis la parution  de Chevalier de l’Empire Terrien, les éditions de l’Atalante semblent avoir mis en sommeil Dominic Flandry. Peut-être les éditions du Bélial’ songeront-elles à le sortir de sa longue nuit lorsqu’elles auront mené à son terme leur projet autour de « La Ligue polesotechnique » ? Avec Olivier Vatine, parce que ses illustrations de couv’ chez l’Atalante étaient bien cool.

chevalier-empire-terrienChevalier de l’empire terrien de Poul Anderson – Éditions l’Atalante, mai 2008 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Trois cœurs, trois lions suivi de Deux regrets

Longtemps les ouvrages de Poul Anderson, en dehors de l’amusant Les Croisés du cosmos, ont été assez difficiles à trouver dans l’Hexagone. Un fait désormais révolu grâce notamment aux éditions du Bélial’. La présente réédition s’enrichit d’ailleurs pour l’occasion d’une préface de Jean-Daniel Brèque et de deux nouvelles, les fameux « Deux regrets » du titre (le premier des deux récits, « L’Auberge hors du temps », étant initialement paru dans Fiction en 1980, l’autre, « La Ballade des perdants », étant pour sa part inédit).

Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin. Les deux nouvelles qui clôturent cette réédition ne sont pas nécessaires à la compréhension du roman lui-même. Elles offrent à Anderson l’occasion de prolonger ces rencontres impossibles entre personnages réels et fictifs, issus d’époques et d’univers parallèles différents, dans un lieu neutre né de son imagination : l’auberge Au Vieux Phénix. De ces deux rencontres impossibles se dégage une atmosphère de fatalisme. Toutes les personnalités illustres qui se côtoient temporairement, restent hélas liées à leur histoire personnelle sans disposer de la possibilité de changer celle-ci. Et finalement, seuls les amoureux et les poètes peuvent tirer profit de ce répit.

Penchons-nous maintenant sur le morceau principal de cette réédition : le roman Trois cœurs, trois lions. Un texte particulier puisqu’il relève de ce sous-genre étrange que l’on appellera la fantasy rationnelle. Une telle entrée en matière peut paraître paradoxale, voire hérétique aux yeux du plus fervent des rationalistes. Elle correspond pourtant à la réalité du récit tel qu’il a été conçu et écrit par Anderson. Aussi, précisons les choses pour éviter toute controverse stérile.

Au début du récit, le héros Holger Carlsen est en fâcheuse posture. Engagés dans une opération capitale pour la Résistance et les Alliés, lui et ses camarades sont cernés par l’armée allemande sur une plage de la Baltique. L’avenir de Carlsen semble se borner à deux possibilités : au mieux, les geôles de l’occupant ; au pire, une mort qu’il espère prompte et sans douleur. Cependant, une troisième éventualité s’offre à lui sans crier gare : être projeté dans un univers parallèle, univers de fantasy que notre héros danois va s’empresser d’investir afin de survivre. En effet, le monde dans lequel Carlsen atterrit, nu comme un ver, est un univers de fantasy héroïque de la plus belle eau. En matière d’archétypes, on y trouve que du lourd : dragon, ogre, géant, troll, elfe, fée, chevalier, sorcière, mage… Anderson a cependant le bon goût de s’inspirer de l’imagerie carolingienne et non de la matière de Bretagne. Nous sommes ainsi en terre plus continentale qu’insulaire, plus germanique que celte. Ce qui n’enlève rien au caractère merveilleux de l’affaire, d’autant plus qu’Holger se retrouve fort rapidement embarqué dans une quête où il sera beaucoup question d’affrontement entre Loi et Chaos. Un Chaos fort menaçant… Fort heureusement, Poul Anderson nous narre les mésaventures de messire Holger avec une légèreté et une drôlerie — un peu à la manière des Croisés du cosmos — qui aiguise le sourire plus d’une fois et c’est sans doute cela qui rend cette lecture moins pesante au final.

Mais revenons à notre affirmation de départ : où est le rationnel dans tout ce fatras de fantasy ? Dans le point de vue du héros qui ne se départit à aucun moment de son esprit logique. Tout phénomène ayant son explication, il cherche avant tout à rationaliser lorsque survient l’impossible. Il interprète ainsi les événements extraordinaires avec le regard d’un ingénieur, accomplissant des prodiges grâce à ses connaissances scientifiques et techniques, comme par exemple lorsqu’il vainc un dragon avec quelques notions de thermodynamique.

Au terme de cette chronique, il faut reconnaître que ce roman léger, qui n’accuse en rien ses quarante-cinq ans d’âge, est à lire autant par curiosité (il est indéniable qu’on y trouve l’une des inspirations majeures du Michael Moorcock du Champion Éternel) que pour se distraire. Terminons en soulignant le sérieux du travail accompli (traduction révisée et bibliographie en fin d’ouvrage — voici un détail qui compte dans une période de rééditions trop souvent bâclées). Maintenant, espérons la réédition de Tempête d’une nuit d’été, autre roman de Poul Anderson appartenant au même cycle que Trois cœurs, trois lions.

trois-coeurs_trois-lionsTrois Cœurs, trois lions suivi de Deux regrets (Three Hearts and Three Lions, 1961) de Poul Anderson – Éditions du Bélial’, 2006, disponible en poche chez Folio SF (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)