Le Monde de Satan

Avec la parution du roman Le Prince-Marchand en 2016, les éditions du Bélial’ ont entamé, sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, traducteur et maître d’ouvrage pour l’occasion, la publication presque intégrale des textes ressortissant à « La Ligue polesotechnique », première époque de «  La Civilisation Technique », l’un des cycles majeurs de Poul Anderson. Le temps passant très vite, le quatrième tome est désormais disponible. L’amateur y trouvera une traduction très révisée du roman Le Monde de Satan, et un inédit sous la forme d’une novelette intitulée « L’Étoile-Guide ». Pour qui serait passé au travers des trois précédents volumes, peut-être n’est-il pas inutile de procéder à un bref rappel. Dans le futur, le Commonwealth englobe une multitude de planètes et de colonies habitées par des humains et des extraterrestres, rebaptisés sophontes. Mais la véritable puissance reste l’association des libres marchands, la fameuse Hanse galactique, dont les affaires s’autorégulent dans le respect des principes de l’intérêt bien compris, de la concurrence libre et non faussée, contribuant ainsi à la stabilité de la civilisation technique. Si Le Prince-Marchand avait été l’occasion de découvrir Nicholas van Rijn, le fondateur de la Compagnie Solaire des Épices & Liqueurs, personnage fantasque, jouisseur et roublard au langage fleuri, les tomes suivants nous ont permis, au fil d’aventures périlleuses et un tantinet répétitives, de lier connaissance avec d’autres collaborateurs de la compagnie, en particulier le trio de pionniers marchands formés par David Falkayn, Chee Lan et Adzel. Un aristocrate beau gosse et intelligent, parfait cliché pour belle-mère, une Cynthienne menue et d’apparence faussement adorable, à la langue bien affûtée et au caractère caustique, et enfin un Wodenite, sophonte à l’impressionnante envergure de centaure mâtiné de saurien ne laissant pas deviner sa nature débonnaire et non-violente. Bref, trois mousquetaires au service d’un quatrième tenant plus de Falstaff que de d’Artagnan.

Si Le Monde de Satan permet de renouer avec cette complicité, voire cette amitié indéfectible, forgée au fil des missions accomplies pour le compte de van Rijn, le présent roman relève surtout d’un changement dans la continuité. Aucune allusion politique malvenue dans cette assertion, même si le regard de Poul Anderson sur la Ligue polesotechnique se fait progressivement plus désabusé, surtout dans le texte « L’Étoile-Guide ». Certes, les péripéties vécues par van Rijn et consorts ne brillent toujours pas par leur originalité. On reste dans une veine populaire, où l’humour, le rythme soutenu et les stéréotypes confèrent au récit un caractère divertissant indéniable, sans pour autant renoncer complètement à la science, notamment dans des passages flirtant avec une hard SF au didactisme un tantinet agaçant. Quant au changement mentionné plus haut, d’abord sous-jacent, il perce de plus en plus au travers d’Adzel, sans doute le plus sensible à l’égoïsme bien compris de la Ligue polesotechnique, puis de Coya, la petite-fille de van Rijn, au point de briser la belle entente qui prévalait entre les associés dans Le Monde de Satan. Si le roman s’achève en effet sur une note joyeuse, celle-ci est sévèrement tempérée à la lecture de « L’Étoile-Guide ». Le cabotinage du prince-marchand et l’esprit d’entreprise cèdent alors la place à l’amertume et au dégoût.

Mésestimé lors de sa première parution en France, comme en témoigne la critique assassine de Jean-Pierre Andrevon dans Fiction, Le Monde de Satan apparaît pourtant comme l’apogée des aventures de van Rijn, Falkayn, Chee Lan et Adzel. Mais, l’apogée comme l’orgueil précèdent toujours la chute, déjà annoncée par la novelette «L’Étoile-Guide ». En cela, le quatrième tome de «  La Hanse galactique » apparaît comme un ouvrage de transition, entre optimisme et fatalisme, bouffonnerie et drame, John W. Campbell et Paul Valéry. Le laissez-affairisme et la ploutocratie étant désormais au cœur du Commonwealth, les temps sont dorénavant ouverts pour Le Crépuscule de la Hanse, ultime tome du cycle. Ne cachons pas notre impatience.

Le Monde de Satan – La Hanse galactique T. 4 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

La Troisième Griffe de Dieu

Aussitôt arrivée sur Xana, Andrea Cort est ciblée par une tentative d’assassinat, attentat aussi répugnant que l’arme utilisée pour le commettre. Il s’agit en effet d’une griffe de Dieu, artefact létal hérité des K’cenhowtens à l’époque où cette race extraterrestre se montrait très vindicative. Une fois activé, l’objet produit une harmonique puissance provoquant la liquéfaction des organes internes de la victime. De quoi assouplir la résistance la plus déterminée. Si le fait n’étonne guère Andrea, n’est-elle pas l’être vivant le plus détesté de ce coin de la galaxie, la jeune femme finit pas douter d’être la cible principale de l’action. Les faits sont en effet têtus, y compris sur le monde privé de la puissante famille Bettelhine, le plus gros fournisseur d’armes et colifichets meurtriers de l’homsap, et les coïncidences sont ici légion, multipliant les pistes. De quoi éprouver le légendaire sens de la logique et de la déduction de l’enquêtrice, tout en la sortant de la zone de confort de sa misanthropie légendaire.

Deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort, La Troisième Griffe de Dieu continue de dévoiler la personnalité de la toute nouvelle Procureure extraordinaire du Corps diplomatique de la Confédération homsap. Une promotion n’étant pas sans rapport avec les arcanes de la géopolitique galactique et le passé de l’enquêtrice. Composé du roman titre et d’une novella, l’ouvrage s’inscrit dans la continuation du précédent volet Émissaires des Morts, poursuivant le dévoilement d’un futur ayant entrepris de pousser à l’extrême les pires dérives et travers du modèle libéral-capitaliste. Une opportunité évidemment à saisir, d’autant plus vivement que l’auteur renoue avec une science fiction, certes classique dans sa forme et son fond, mais ici transcendé par le personnage d’Andrea Cort dont le charisme n’a d’égal que l’antipathie qu’elle attise par sa simple présence.

Si la procureure et le duo qu’elle forme avec la gestalt composée des inseps Oscin et Skye Porrinyard, ses gardes du corps et amants, constitue le morceau de choix d’un roman jouant avec les codes de la science fiction et du whodunit, le ton sarcastique et le rythme soutenu de l’intrigue n’engendrent pas non plus la morosité. Bien au contraire, le regard désabusé et ironique d’Andrea Cort, sa froide logique, contribuent toujours autant à animer une intrigue par ailleurs fertile en rebondissements et révélations. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant, poursuivant notre découverte d’un futur bien éloigné des lendemains qui chantent et des utopies technicistes. Le monde privé de la famille Bettelhine réalise en effet le rêve d’un capitalisme décomplexé en rendant l’esclavage désirable. Par l’entremise du personnage de la Procureure extraordinaire, Adam-Troy Castro questionne ainsi la notion de libre-arbitre, mettant en scène la propension de l’espèce humaine à s’autodétruire et la volonté des plus forts à prospérer sur la misère des plus faibles. Rien de neuf sous le soleil.

La Troisième Griffe de Dieu continue donc de distiller le charme d’une science fiction classique jusque dans ses tropes les plus rebattus, non sans une certaine dose d’éthique et de nuance. Porté à l’incandescence par un personnage que l’on aime détester, ce deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort se lit avec grand plaisir.

La Troisième Griffe de Dieu (The Third Claw of God, 2009) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, mai 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Quitter les monts d’Automne

« Les histoires sont comme les nuages : on a beau vouloir les saisir, elles finissent toujours par s’effilocher au vent. Mais elles ne disparaissent pas. Elles restent là, cachées sous les voiles invisibles du Flux, près de nous, prêtes à renaître au moindre souffle. »

On ne soulignera jamais assez l’importance de l’incipit dans un roman. Celui d’Émilie Querbalec vous cueille sans coup férir, provoquant un ravissement quasi-immédiat au cœur de la prose de l’autrice. Quitter les monts d’Automne est en effet une invitation à renouer avec le Sense of wonder d’une science fiction, certes empreinte de réminiscences issues des classiques du genre, mais non dépourvue d’un charme entêtant, surtout dans sa première partie. On suit le périple initiatique d’une jeune femme, des monts d’Automne, territoire reculé sis dans un monde prétechnologique, jusqu’aux tréfonds de l’espace, via les artefacts high-tech d’une transhumanité vigilante à ne pas rejouer les drames du passé. La novice connaît ainsi une véritable transfiguration, passant du paysage paisible et vaguement japonisant de sa planète natale à la sidération d’un univers dominé par des puissances occultes. Un vrai choc culturel dont on appréhende en sa compagnie l’ampleur cosmique et intime.

Entre Space opera et planet opera, le roman d’Émilie Querbalec n’est pas sans évoquer aussi quelques illustres prédécesseurs. Son univers mêlant low tech et high tech fait évidemment penser à Ursula Le Guin et au « Cycle de l’Ekumen ». À défaut d’ansible, l’autrice française ne s’y montre pas moins sensible que l’américaine, dévoilant quelques belles pages narrées à hauteur de femme. Mais, l’amateur de planet opera retrouvera également quelques échos lointains du Dune de Franck Herbert, la science et la technologie se parant ici des attributs de la magie, voire de la superstition auprès des plus humbles, lorsqu’elles ne demeurent pas l’apanage d’une caste privilégiée, attachée à un mode de vie sybarite. Plus près de nous encore, on pense enfin au « Cycle de Cyann », dessiné par François Bourgeon et scénarisé en collaboration avec Claude Lacroix, l’ingénuité et la ténacité de l’héroïne n’étant guère éloignée de celle du personnage éponyme de la bande dessinée. Bref, les références ne manquent pas, aiguillées en cela par un récit et une atmosphère nous poussant inexorablement aux réminiscences.

Cet aspect ne doit cependant pas minorer le world building simple et solide que l’on découvre progressivement au fil du voyage initiatique de Kaori, la jeune danseuse à la mémoire défaillante. Elle offre son point de vue à notre examen, révélant la complexité et la profondeur d’un monde qu’elle avait perçu jusque-là par le petit bout de la lorgnette de son innocence juvénile. Au fil des étapes de son périple, elle fait ainsi l’expérience du deuil, de l’ambivalence des relations humaines, du déracinement et du traumatisme physique, côtoyant compagnons de voyage, prédateurs malveillants mais aussi, fort heureusement, quelques bienfaiteurs lui procurant l’opportunité et les moyens d’accomplir son destin. D’abord lent, voire nonchalant dans sa partie planet opéra, le récit gagne ensuite en ampleur, accélérant le rythme lorsque Kaori quitte la planète pour explorer l’espace. Paradoxalement, le roman perd en même temps de son charme, accumulant les poncifs d’un Space opera penchant peu-à-peu vers le versant techno-scientifique et des enjeux de nature cosmique. Heureusement, pas au point de devenir insipide, l’écriture de l’autrice offrant un contrepoint poétique toujours bienvenu.

Avec Quitter les monts d’Automne, Émilie Querbalec dévoile une jolie plume, sous-tendue par un imaginaire lorgnant du côté des tropes de la Science Fiction classique. De quoi donner envie de passer sa curiosité avec son premier roman, Les Oubliés d’Ushtâr, finaliste du prix Rosny aîné.

On relaie mes élucubrations ici.

Quitter les monts d’Automne – Émilie Querbalec – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2020

Les Enfers Virtuels

Au temps des voyages dans l’espace, de l’énergie illimitée, des Intelligences artificielles coopératives, des traitements antisénescence, de l’antigravité et de la fin des maladies handicapantes, l’immortalité, sous la forme d’une sauvegarde de l’état mental, semble un développement naturel du progrès technologique. L’enregistrement de la personnalité d’un être intelligent, en d’autres temps on aurait dit son âme, sa copie dans un nouveau corps ou dans un environnement virtuel, sorte de paradis numérique, ou son stockage dans des banques de données, apparaissent de l’ordre du possible, voire de l’enviable. Et, avec la mise en réseau de tous les paradis, les possibilités de vaincre l’ennui semblent quasi-infinies. Mais, quid des Enfers ? Quid de la valeur morale de leur existence ?

Au sein de la métacivilisation galactique, le consensus est loin de prévaloir. Deux camps s’affrontent par simulations interposées pour décider de leur devenir. Pour les uns, ils doivent être considérés comme un reliquat du cerveau reptilien et donc à ce titre effacés définitivement. Pour les autres, les Enfers demeurent le seul moyen de contrôle social efficace pour contrebalancer la tendance inhérente au Mal de la vie. Prin et Chay militent pour la suppression des Enfers. Infiltrés dans les tréfonds infernaux, exposés aux mille et un tourments de la Gehenne, aux supplices cruels des démons, aux souffrances indicibles des damnés, les deux jeunes universitaires pavuléens sont finalement séparés. Prin revient dans le Réel avec un récit épouvantable, de nature à ébranler les certitudes, vaincre l’indifférence et infléchir ainsi le cours de la guerre entre les pro et anti-Enfers, au grand dam des premiers qui pensaient l’emporter. Mais, il revient aussi avec la culpabilité chevillée au cœur.

Lededje est une intaillée. Elle a toujours vécu avec la marque infamante des esclaves, encodée jusqu’aux tréfonds de ses gènes. Selon les normes sociales sichultiennes, elle est une propriété, un meuble de luxe dont les motifs tatoués dans sa chair attestent de son statut inférieur. Un ornement à la merci de son maître, le cruel et dépravé Veppers. L’oligarque a fait de son corps un jouet sexuel, laissant libre cours à une perversité n’ayant d’égale que son égoïsme bien compris. Libérée de son emprise par la mort, elle est reventée (réincarnée) inopinément au sein de la Culture, ne songeant plus alors qu’à assouvir sa vengeance. Sa vendetta personnelle pourrait bien influer sur le déroulement de la confliction entre le Virtuel et le Réel.

Neuvième titre du cycle de la Culture, en comptant la novella L’État des arts et le roman Inversions, Surface Detail nous permet de renouer avec l’utopie ambiguë du regretté Iain M. Banks. Paru en France en deux tomes, sous le titre Les Enfers Virtuels, l’ouvrage s’annonce sous les auspices de la vengeance et d’un conflit moral et politique entre les tenants d’une justice immanente mais biaisée, et leurs opposants. Une confliction menaçant de faire irruption dans le Réel (majuscule y comprise). Bien entendu, la Culture pourrait prendre sa part dans cette guerre. Par d’autres moyens…

Comme souvent chez Banks, le macrocosme, l’univers démesuré et foisonnant de la civilisation pangalactique, n’est qu’un décor théâtral, une trame propice à la déconstruction. Un (space)opéra plein de bruit et de fureur où se déroulent des passions finalement très humaines. La Culture s’y révèle un acteur majeur, mais pas hégémonique, oscillant sur le fil de sa culpabilité après l’échec de la guerre indirane (quelques milliards de morts quand même) et son irrésistible tendance à l’ingérence, via l’officine secrète Circonstances Spéciales.

Iain M. Banks entremêle plusieurs trames, apparemment indépendantes les unes des autres, avant de nous livrer un final riche en surprises et pyrotechnie. Bien sûr, l’ironie n’est pas absente du propos de l’auteur écossais, se manifestant par l’entremise de mentaux excentriques et autres Ultériorisés, dépourvus d’état d’âme lorsqu’ils passent à l’action, mais non dénués d’une certaine éthique. Nul doute que l’on se souviendra longtemps de Demeisen, l’avatar de l’UOG de classe Abominator En Dehors Des Contraintes Morales Habituelles. Mais, Banks spécule aussi sur la nature du réel, simulation dans la simulation. Une approche menant droit à la folie ou à un sentiment de sidération, émotion éminemment science-fictive. La vie y apparaît ainsi comme une vaste plaisanterie, conçue et dirigée par une entité ayant le goût pour l’absurde. Il solde enfin ses comptes avec la religion, outil de contrôle social entre les mains de politiques peu scrupuleux usant de la foi comme d’un aiguillon moral biaisé, agitant la menace de la damnation comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’existence. La peur comme moyen de gouvernance, rien de neuf sous le soleil.

Même s’il se révèle au final moins poignant ou virtuose que Le Sens du Vent ou L’Usage des Armes, Les Enfers Virtuels ne dépare donc pas dans le cycle de la Culture. Bien au contraire, il l’enrichit d’une facette supplémentaire, à la fois profonde et drôle, mais à la condition d’apprécier l’absurdité de l’existence.

Les Enfers Virtuels 1 & 2 (Surface Detail, 2010) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2011 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

Capitaine Futur : Le Triomphe

Voici déjà le quatrième volet des aventures du Capitaine Futur, le héros des quadras et quinquas, fans de l’anime du studio japonais Toei Animation. Une nouvelle fois traduit par Pierre-Paul Durastanti dans la collection « Pulps » dont il est par ailleurs l’initiateur et l’animateur infatigable, l’ouvrage ne décevra pas les amateurs de rétro-fiction. Rien de neuf en effet sous le soleil des neuf planètes, une fois de plus menacées par un péril insidieux et implacable.

Ne lésinons pas sur les superlatifs car ils composent l’ordinaire du sorcier de la science, ce géant roux dont la carrure athlétique n’a d’égale que l’esprit vif et alerte. Meneur né des Futuristes, cette association de héros extraordinaires, à laquelle le gouvernement planétaire fait appel lorsque le désordre se répand parmi les peuples du Système solaire, Curt Newton ne semble animé que par la passion de la connaissance et un sens de la justice surhumain. Cette fois-ci confronté au seigneur de la vie, un mystérieux criminel promettant la jeunesse éternelle aux plus chenus des citoyens, via un élixir aux effets secondaires mortels, il doit prêter une nouvelle fois main forte à la police des planètes, incapable de déjouer la redoutable accoutumance qui se répand dans les neufs mondes. La routine, en somme, dans le plus pur registre du pulp et du comics dont Edmond Hamilton applique les recettes avec cette série née dans les années 1940.

L’amateur retrouvera donc la démesure d’une intrigue ne s’embarrassant guère de vraisemblance, lui préférant la patine d’une histoire recyclant des motifs plus anciens, comme ici celui de la fontaine de jouvence. Inutile en effet d’attendre autre chose que le dépaysement suranné d’un space opera trépidant, où une péripétie en chasse une autre, sur fond de ranch saturnien, de forêt de champignons aux spores mortels et de brumes impénétrables hantées par des hommes oiseaux. L’aventure à un saut d’astronef ou de voiture fusée, jalonnée par les saillies d’un humour potache, certes un tantinet répétitif, avec une foi dans le progrès scientifique chevillée au corps. Toute une époque et un état d’esprit différent, celui qui prévalait durant l’âge d’or américain, mais avec une légère touche de nostalgie dont on goûte un aperçu dans la salle des trophées du Capitaine Futur.

Bref, Le Triomphe, quatrième aventure du Capitaine Futur, reste un texte d’une exubérance juvénile, à peine entaché par quelques tournures familières, qui ne cède rien en matière de distraction sans conséquence. Et, ce n’est pas un fan de Starwars qui lui jettera la première pierre.

Capitaine Futur 4 : Le Triomphe (Captain Future’s Challenge, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « pulps », mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Lum’en

S’il est un reproche que l’on ne peut guère adresser à Laurent Genefort, c’est celui de chercher à flouer le lecteur en prenant le contre-pied de ses attentes. Adonc Lum’en est un roman de science fiction, puisant son inspiration dans deux nouvelles parues au sommaire des anthologies « Escales 2001 » et « Destination univers ». On y trouve tout ce qui définit le genre, l’ampleur et la précision de l’imagination, mais aussi la richesse et la puissance de la métaphore.

Lum’en prend racine sur le sol de Garance, une exoplanète située dans le bras spiral d’Orion. Un monde lointain rendu accessible grâce au réseau des Portes Vangk, un vaste complexe délaissé par les entités extraterrestres qui les utilisaient jadis pour voguer entre les mondes et dont l’humanité ne sait rien, si ce n’est qu’il facilite les déplacements. Colonisée par une poignée de pionniers, rachetée par une multimondiale qui espère en tirer profit, au détriment évidemment des natifs de la planète, mais aussi de sa faune et flore, Garance ne se distingue guère des mondes frontières aperçus au détour d’un chapitre extrait d’un roman de Mike Resnick. Laurent Genefort s’inspire en effet des mêmes ressorts, ceux du Far West et du space opera, transposant sur un monde étranger des routines économiques familières et nous renvoyant à notre rapport à l’environnement et à l’autre.

En six récits liés entre-eux par un fil directeur les englobant tous, six instantanées pris à différentes époques de l’histoire de la colonisation de Garance, Laurent Genefort oppose le temps court et éphémère des hommes, à celui plus long, pour ainsi dire immobile, de l’entité Lum’en. Il relate un échec, celui de l’homme, resté sourd aux tentatives de communication de l’entité et aveugle à ses manifestations indirectes pour prendre contact. Mais, il raconte aussi une réussite, celle des Pilas, et leur lente élévation vers la civilisation et le progrès. De quoi envisager l’avenir de manière plus optimiste, mais sans la présence humaine.

Cet aspect de Lum’en attire bien entendu l’intérêt de l’amateur de science fiction, rappelant la manière de quelques grands classiques du genre. Il permet à Laurent Genefort de se piquer d’écologie en nous interpellant sur notre mode de vie et sur notre rapport à la nature. Mais, les Pilas fascinent aussi par leur altérité radicale, par leur relation symbiotique avec les caliciers, ces arbres minéraux supportant tout un écosystème exotique, contribuant pour beaucoup au sense of wonder de ce court roman. Bref, ils apparaissent comme le point fort d’une intrigue rejouant par ailleurs les affres de la colonisation, de l’extrémisme religieux, du terrorisme et du capitalisme prédateur. Bref, rien de neuf sous le soleil, y compris d’un autre monde.

Lum’en relève donc d’une science fiction un tantinet old school, dont les routines éprouvées et le sense of wonder maîtrisé contribuent grandement au plaisir de lecture. Inventif sans être exubérant, désabusé sans être nihiliste, crédible sans chercher à entrer trop dans des spéculations oiseuses, Laurent Genefort nous propose finalement un roman sans prétention autre que de filer la métaphore, tout en se montrant d’un accès facile.

Lum’en de Laurent Genefort – Éditions Le Bélial’, avril 2015

Les Loups des étoiles

La galaxie a peur. La galaxie tremble devant les déprédations des Varnans, ceux que tous surnomment les Loups des étoiles. Sans doute inspirés par les méfaits des vikings, ce peuple sauvage déclenche régulièrement des raids, mettant à sac les richesses des empires et royaumes de la Voie lactée. Usant de leur force physique et de leurs réflexes inouïs, acquis sur leur planète natale où la gravité est écrasante, ils affrontent sans peur les croiseurs de leurs victimes, raflant les trésors des mondes qui les craignent. Parmi les Loups des étoiles, Morgan Chane fait figure d’exception. Élevé sur Varna après la mort de ses parents missionnaires terriens, il s’est adapté à la gravité, développant des capacités physiques exceptionnelles et une indépendance d’esprit insolente. Fuyant la vendetta d’un des plus puissants clans de la planète, il ne doit la vie qu’à John Dilullo. Ayant démasqué le loup blessé, le capitaine mercenaire décide d’utiliser ses capacités pour achever une mission compliquée. Des confins de Vhol (L’Arme de nulle part), d’où est exhumée une arme antédiluvienne invincible, au monde natal des loups (Le Monde des loups), en passant par le système d’Allubane où l’autarcie jalouse de ses ha-bitants cache une technologie dangereuse (Les Mondes interdits), Dilullo et Chane apprennent petit à petit à se connaître au cours d’aventures périlleuses, n’hésitant pas à échanger à fleuret moucheté railleries et sarcasmes divers.

Lorsqu’il écrit la série des « Loups des étoiles », Edmond Hamilton n’est plus vrai-ment un perdreau de l’année. Père du space opera, auteur chenu dont la carrière a dé-buté quarante ans plus tôt, à l’époque des pulps, le bonhomme fait figure de dinosaure lorsque paraît en 1967 le premier tome des aventures de Morgan Chane. Et effectivement, on ne peut s’empêcher de trouver anachroniques les trois romans qui composent cette série, même si leur caractère épique et le world-building pseudo-scientifique démontrent une grande maîtrise de la narration. Car Edmond Hamilton a du métier. Il sait y faire pour provoquer la suspension d’incrédulité et titiller le sense of wonder. Ses descriptions de la galaxie réjouissent les yeux par leur lyrisme un tantinet pompier. La caractérisation de ses personnages, qui tiennent plus de l’archétype que d’un portrait psychologisant, prône l’efficacité et suscite la complicité du lecteur. Bref, « Les Loups des étoiles » détonne quelque peu à une époque où le prix Hugo récompense Dune, Révolte sur la Lune, Seigneur de lumière, Tous à Zanzibar, et où 2001, l’Odyssée de l’espace s’apprête à sortir au cinéma.

Pourtant, pour peu qu’on se laisse porter par les péripéties des aventures de Morgan Chane, le seul Loups des étoiles non natif de Varna – le monde d’origine de cette espèce adepte du pillage –, et pour peu que l’on soit séduit par la connivence quasi-filiale qu’il entretient avec John Dilullo, le dur-à-cuire de la vieille Terre, « Les Loups des étoiles » se révèle une lecture divertissante. Au moins autant que le visionnage d’un épisode de Star Wars dont l’univers puise sans vergogne dans l’œuvre d’Hamilton. Sachant que Leigh Brackett a contribué au scénario de L’Empire contre-attaque, il n’est guère étonnant de voir Han Solo com-me un émule de Morgan Chane, wookie y compris. Tout ceci n’empêche cependant pas l’auteur américain de rechercher une certaine vraisemblance, en reprenant à son compte la thématique de la panspermie et la théorie de l’évolution pour remplir la galaxie de peuples à la couleur de peau chatoyante et à la constitution adaptée à leur environnement. Et même s’il ne se montre guère féministe dans sa représentation de la femme, il laisse infuser quelques préoccupations des années 1960, notamment dans Les Mondes interdits, où l’on peut percevoir l’Errance Libre comme une allusion à peine voilée à la consommation de drogue.

Petit plaisir de lecture, « Les Loups des étoiles » amusera sans doute les amateurs d’une science-fiction confite dans les clichés du space opera. Une acception du genre datée, popularisée sur le grand écran par Star Wars, et dont on ne peut pas renier le plaisir sentimental qu’elle suscite.

« Les Loups des étoiles » de Edmond Hamilton – Rééditions Folio SF, 2003 (ouvrage se composant de L’Arme de nulle part, Les Mondes interdits et Le Monde des loups, traduit de l’anglais [États-Unis] par Richard Chomet)

La Saga des étoiles

Avant de se voir coller l’image kitschissime de Star Wars, la science-fiction a longtemps été réduite à celle du space opera débridé issu des pulps, où tout paraissait bigger than life. En ce temps-là, sur le fond étoilé de la Galaxie, les archétypes un brin naïfs fusaient dans leurs astronefs fuselés, explorant des planètes sauvages, sur le qui-vive, prêts à dégainer l’arme ultime contre toute menace indicible ou plus simplement un pistolet atomique. Les princesses à sauver des griffes maléfiques d’une entité quelconque abondaient et on trouvait toujours un défi à relever, histoire d’occuper le temps ou de repousser plus loin les frontières de la civilisation (forcément américaine). De ce décor teinté d’inventions pseudo-scientifiques, rayons subspectraux plus rapides que la lumière et autres stases protégeant les hardis pilotes des accélérations surhumaines, Edmond Hamilton a fait le quotidien de John Gordon, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et ex-pilote de bombardier  (Buck Rogers, vous avez dit ?), peaufinant au passage sa réputation de faiseur d’aventures spatiales.

Découpé en deux livres, la « Saga des étoiles » convoque le ban et l’arrière-ban du sense of wonder, n’hésitant pas à piller le scénario du Prisonnier de Zenda et un contexte inspiré de la Guerre froide, menace atomique y comprise.

Paru en 1949, Les rois des étoiles apparaît comme un condensé échevelé et un tantinet roublard des récits édités dans les pulps. En parfait candide dont l’esprit américain devient l’objet d’un échange avec celui du prince Zarth Arn, John Gordon vole de merveilles en merveilles, emporté par une succession d’événements imprévus dont il ne peut que subir les conséquences, s’adaptant avec une chance inouïe aux circonstances. Dans un empire aux proportions cosmiques, sorte de commonwealth foisonnant, qui domine la Galaxie dans le futur, il passe ainsi de l’extase à l’effroi, dans la crainte permanente de voir sa véritable identité démasquée, tombant amoureux de la princesse avec laquelle on le marie pour la forme, afin de renforcer les alliances face à la menace du tyran Shorr Kan. Heureusement, la ravissante créature ne tarde pas à succomber à son charme exotique, ce qui en dit long sur le sex-appeal de l’an 200000… Bref, Edmond Hamilton aligne les poncifs et les rebondissements avec l’entrain d’un forain à la foire, régalant son lectorat d’un récit léger, jalonné de quelques morceaux de bravoure propres à susciter un enthousiasme juvénile.

Le retour aux étoiles ne bénéficie pas, hélas, de la même cohérence. Paru vingt ans plus tard, en 1969, si l’on fait abstraction de l’édition française de 1968 qui comportait deux textes alors encore inédits outre-Atlantique, ce roman souffre de sa structure de fix-up composé à partir de plusieurs novelettes parues en magazine entre 1964 et 1969. On en ressort avec le sentiment d’une trame décousue et répétitive, où seule la première (« Les Royaumes des étoiles ») et quatrième partie (« L’Horreur venue de Magellan ») paraissent se dégager de l’ensemble. Hamilton y rejoue le coup de l’invasion par une puissance occulte et donne une vision un tantinet plus bariolée de la Galaxie, convoquant quelques créatures non humaines. Les amateurs de bug-eyed monsters apprécieront. Mais surtout, il fait évoluer un poil le personnage féminin, époque oblige, lui donnant plus de substance et de caractère, même si cela ne l’empêche pas de tomber finalement dans les bras de son homme. Enfin, il écarte John Gordon pour donner le beau rôle à Shorr Kan, ressuscité pour l’occasion, histoire de désamorcer la naïveté du propos tout en y apportant une touche bienvenue de modernité et d’humour (quoique chaussé de gros sabots).

Au final, « La Saga des étoiles » n’usurpe pas sa réputation de classique du space opera. Au fil du temps, le récit des aventures cosmiques de John Gordon s’est ainsi couvert d’une patine désuète, mais non dépourvue de charme, et d’une aura teintée de sépia, aptes à susciter la nostalgie de l’âge d’or de la science-fiction américaine, comme en témoigne Souvenirs de l’empire de l’Atome, l’hommage récent en bande dessinée de Smolderen et Clérisse.

« La Saga des étoiles » de Edmond Hamilton – Réédition J’ai lu, 2018 (ouvrage se composant de Les Rois des étoiles et Le retour aux étoiles, traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Malar et Franck Straschitz)

Les Coureurs d’étoiles

Faisant suite Aux comptoirs du cosmos, Les Coureurs d’étoiles est le troisième tome consacré à la « Hanse galactique », autrement dit la Ligue polesotechnique, premier segment historique de la « Civilisation technique ». Sur le modèle de « Fondation » de Isaac Asimov ou de « L’Histoire du futur » de Robert Heinlein, Poul Anderson dessine une vaste fresque de l’avenir de l’humanité, sous-tendue par une vision cyclique où l’initiative individuelle, pour ne pas dire individualiste, importe davantage que le processus de composition et de décomposition des structures étatiques.

On se passera ici du résumé, renvoyant les éventuels curieux aux tomes 1 et 2 de la série, voire à la chronologie de la « Civilisation technique » établie par Sandra Miesel et figurant en postface. Optons plutôt pour une analyse rapide de l’ouvrage. Celui-ci rassemble quatre textes relevant des formats de la novella (« Les Tordeurs de troubles ») et de la nouvelle, précédés pour deux d’entre-eux d’un prélude et d’un interlude. En-cela Les Coureurs d’étoiles ne se distingue pas du tome précédent, d’autant plus qu’on y retrouve les personnages de Van Rijn, Falkayn et Adzel, le Wodenite à l’apparence reptilienne de la nouvelle « L’Ethnicité sans peine ». Bref, on se retrouve en terrain connu, trop sans doute pour empêcher une certaine lassitude de s’installer.

Les péripéties vécues par les associés de Van Rijn et le prince-marchand lui-même cachent en effet à grand peine les redondances de leurs aventures. En quête de nouveaux marchés et de clients à filouter, sur le dos des autres membres de la Ligue polesotechnique si possible, la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs tente de nouer des relations commerciales avec des mondes inconnus, peuplés en règle générale de sophontes primitifs. À vrai dire, si l’on fait abstraction de la nouvelle « Le Jour du Grand Feu », et encore faut-il nuancer le désintéressement de l’intervention, Les Coureurs d’étoiles révèle surtout le goût du profit et le cynisme incroyable, à faire dresser les dreadlocks sur la tête d’un militant altermondialiste, de Van Rijn et Falkayn. Confrontés à des écologies et des civilisations étrangères, ils ne s’embarrassent pas en effet de salamalecs, usant sans vergogne de leur connaissance sommaire des us et coutumes des sophontes pour leur imposer les vertus de l’économie de marché, non sans provoquer quelques réactions fâcheuses. Les quatre récits mettent ainsi en scène les démêlés de Van Rijn, de Falkayn ou d’autres employés de la Compagnie, contraints de faire feu de tout bois pour se sortir du guêpier où les ont poussés l’incompréhension et l’hostilité des autochtones.

Sans surprise, Van Rijn reste un personnage imbuvable, dont l’emphase théâtrale, pour ne pas dire l’art du cabotinage, la roublardise, la propension à l’arrogance et l’attitude très rentre-dedans avec la gente féminine, pèsent sur des récits se voulant pourtant plus orientés vers l’ethnologie exotique, même si l’on ne s’écarte pas de l’esprit du pulp. Le bonhomme reste également un redoutable logicien, apte à résoudre tous les casse-têtes, même par procuration comme dans la nouvelle « La Clé des maîtres ». Sans doute un peu trop rusé pour être crédible d’ailleurs, Poul Anderson préférant sacrifier la vraisemblance sur l’autel de la démesure et de la grandiloquence du personnage. Par contre, il se confirme que David Falkayn apparaît bien comme un personnage falot, heureusement contrebalancé par son association avec deux sophontes, Chee Lan, une Cynthienne dont l’apparence de peluche cache un tempérament caustique, et Adzel, le Wodenite mi-centaure mi-saurien, qui fait ici office de caution humoristique. Bref, le trio affiche tous les tics d’un buddy movie, impulsant une touche de décontraction à leurs aventures.

Si la légèreté, l’aventure et l’humour prévalent toujours, le tableau du futur dépeint par Poul Anderson perd un peu en naïveté et en optimisme. La Ligue polesotechnique dévoile sa vraie nature : un panier de crabes bien plus intéressés par leurs intérêts privés que par le collectif. Un struggle for life où l’individualisme tend à prendre le dessus sur les bienfaits promis par la croissance du commerce. On touche ainsi aux limites du système, même si l’auteur américain se garde bien de le dénoncer, se contentant de donner une leçon de capitalisme décomplexé dans la nouvelle « Territoire », par l’intermédiaire d’un Van Rijn très en verve. Il pose également les jalons de la chute à venir, titillant l’esprit de revanche des Merséiens dans « Le Jour du Grand Feu ». Par la voix de Chee Lan, il achève enfin les ultimes illusions que l’on pouvait nourrir à l’endroit de la Ligue.

« Ma programmation stipule que notre objectif premier est de nature humanitaire, dit l’ordinateur. Mais je ne trouve ce concept nulle part dans ma banque de données. Peu importe, La Débrouille. L’humeur de Chee avait viré au bénin. Si tu veux le savoir, ce concept a trait aux contraintes classées dans la rubrique Loi et éthique. Mais ce voyage ne nous concerne pas. Oh ! Les âmes sensibles se réjouissent à l’idée de Sauver une Civilisation Prometteuse, comme si la Galaxie ne grouillait pas déjà de civilisations issues du chaos. Enfin, s’ils ont envie de payer la note, c’est leurs impôts et ils en font ce qui leur chante. Ils sont obligés de travailler avec la Ligue parce que c’est elle qui possède le plus gros des astronefs et qu’elle ne les louera pas gratis. »

Sur cette touche plus sombre, achevons donc notre chronique des Coureurs des étoiles, en précisant que si l’on a bien apprécié ce troisième tome de la « Hanse galactique », on n’en attend pas moins la suite avec l’espoir de voir celle-ci faire montre d’un peu plus d’originalité.

Les Coureurs d’étoiles – La Hanse galactique T. 3 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Aux comptoirs du cosmos

Deuxième tome de la Hanse galactique, aka la Ligue polesotechnique, Aux comptoirs du cosmos nous permet de renouer avec l’histoire du futur imaginée par Poul Anderson. Dans un univers foisonnant, bigger than life, où abondent des extraterrestres appelés sophontes à l’apparence aussi exotique que dans un épisode de Starwars, la galaxie se révèle un vaste terrain de jeu pour les esprits aventureux, a fortiori s’ils savent imposer leur intérêt (égoïsme) bien compris. Dans ce domaine, les marchands de la Hanse galactique n’ont plus rien à prouver. Leurs astronefs sillonnent les étoiles, à la recherche de nouveaux marchés à conquérir, quitte à faire sauter les réticences avec quelques bombes atomiques larguées depuis l’espace. Mais, en dépit de quelques incidents fâcheux, ils restent convaincus que le seul credo valable consiste à défendre le libre marché où peuvent s’épanouir les personnalités ambitieuses.

« Sky’s the limit ! »

Si le prince-marchand Nicholas van Rijn apparaît dans deux des nouvelles du recueil, d’abord en guise de faire-valoir dans « Essaü », puis en sparring-partner dans « Cache-cache », le bonhomme cède cependant la place à d’autres employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. D’abord David Falkayn, dont on suit les premières missions réussies dans deux textes, « La Roue triangulaire » et « Un soleil invisible », mais aussi Emil Dalmady, Bahadur Torrance et Adzel, l’extraterrestre mi-centaure mi-saurien adepte de whisky et de bouddhisme. Une belle galerie de personnages, même si l’on ne peut s’empêcher de les trouver ternes comparé au prince-marchand, dont la roublardise innée n’a d’égale que le langage fleuri (réservons cependant notre jugement avec Adzel que l’on ne fait qu’entrevoir).

À la lecture du sommaire, un premier fait s’impose. En dépit du prélude et des interludes contextuels qui tentent de créer une continuité, les cinq nouvelles accusent leur âge, relevant d’une science-fiction héritée de l’Âge d’or américain et de l’esprit pulp. D’aucuns qualifieraient l’ensemble de old-school. Ils n’auraient pas tort, même si Poul Anderson affecte de prendre un peu de recul avec les stéréotypes et autres ficelles narratives. Bref, si l’on se contente d’une lecture au premier degré, la banalité, voire l’aspect daté des récits, peuvent apparaître entachés de lourdeur. Fort heureusement, l’auteur américain ne se départit pas d’une touche d’humour, s’amusant à l’occasion de ses personnages et de l’aspect caricatural des stéréotypes qu’ils incarnent. Cela confère un peu de légèreté à l’ensemble et fait passer un peu mieux le traitement navrant infligé aux personnages féminins. Mais bon, c’est parfois aussi raté.

Poul Anderson montre aussi dans ce recueil son goût pour l’énigme, une contrainte dictée par la parution initiale des textes dans la revue Astounding selon Jean-Daniel Brèque. Les nouvelles ici rassemblées sont donc essentiellement des problem stories, si l’on fait abstraction du texte « L’Ethnicité sans peine » dans lequel le principe est moins flagrant. L’auteur élabore des intrigues fondées sur des situations problèmes dont la résolution repose sur la mise en pratique d’un postulat scientifique et sur l’astuce des employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. « Cache-cache » propose ainsi une variation autour du thème de l’enquête en chambre close, allusion à Sherlock Holmes y comprise. « La roue triangulaire » réinvente une roue différente, histoire de ne pas froisser la susceptibilité des théocrates du cru. Quant à la nouvelle « Un soleil invisible », son dénouement repose sur la localisation de la planète d’où proviennent les envahisseurs néo-germaniques qui entendent bouter la Ligue hors de ses voies commerciales.

Sans faire des princes-marchands des parangons du néolibéralisme, quoique l’on soit tenté quand même de dresser un parallèle avec le libertarianisme, on doit se rendre à l’évidence. Les empires, les structures sociales trop rigides et autres carcans étatiques n’ont pas bonne presse auprès de la Ligue polesotechnique. Poul Anderson leur préfère l’esprit d’entreprise des négociants, leur faculté à s’adapter à l’imprévu et à se montrer inventifs pour résoudre les défis d’un quotidien, loin d’être routinier. Mais surtout, il n’oublie pas de louer les bienfaits de la liberté et de la tolérance, seules valeurs aptes à contenir l’entropie et la déchéance des civilisations.

Lecture légère et divertissante, Aux comptoirs du cosmos convaincra donc sans peine l’amateur de science-fiction surannée et maline. Voici de quoi approfondir sa connaissance de l’œuvre d’un auteur faisant partie des classiques, au même titre que Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Edmond Hamilton. A suivre avec Les Coureurs d’étoiles

Aux comptoirs du cosmos – La Hanse galactique T. 2 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2017 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)