Les Coureurs d’étoiles

Faisant suite Aux comptoirs du cosmos, Les Coureurs d’étoiles est le troisième tome consacré à la « Hanse galactique », autrement dit la Ligue polesotechnique, premier segment historique de la « Civilisation technique ». Sur le modèle de « Fondation » de Isaac Asimov ou de « L’Histoire du futur » de Robert Heinlein, Poul Anderson dessine une vaste fresque de l’avenir de l’humanité, sous-tendue par une vision cyclique où l’initiative individuelle, pour ne pas dire individualiste, importe davantage que le processus de composition et de décomposition des structures étatiques.

On se passera ici du résumé, renvoyant les éventuels curieux aux tomes 1 et 2 de la série, voire à la chronologie de la « Civilisation technique » établie par Sandra Miesel et figurant en postface. Optons plutôt pour une analyse rapide de l’ouvrage. Celui-ci rassemble quatre textes relevant des formats de la novella (« Les Tordeurs de troubles ») et de la nouvelle, précédés pour deux d’entre-eux d’un prélude et d’un interlude. En-cela Les Coureurs d’étoiles ne se distingue pas du tome précédent, d’autant plus qu’on y retrouve les personnages de Van Rijn, Falkayn et Adzel, le Wodenite à l’apparence reptilienne de la nouvelle « L’Ethnicité sans peine ». Bref, on se retrouve en terrain connu, trop sans doute pour empêcher une certaine lassitude de s’installer.

Les péripéties vécues par les associés de Van Rijn et le prince-marchand lui-même cachent en effet à grand peine les redondances de leurs aventures. En quête de nouveaux marchés et de clients à filouter, sur le dos des autres membres de la Ligue polesotechnique si possible, la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs tente de nouer des relations commerciales avec des mondes inconnus, peuplés en règle générale de sophontes primitifs. À vrai dire, si l’on fait abstraction de la nouvelle « Le Jour du Grand Feu », et encore faut-il nuancer le désintéressement de l’intervention, Les Coureurs d’étoiles révèle surtout le goût du profit et le cynisme incroyable, à faire dresser les dreadlocks sur la tête d’un militant altermondialiste, de Van Rijn et Falkayn. Confrontés à des écologies et des civilisations étrangères, ils ne s’embarrassent pas en effet de salamalecs, usant sans vergogne de leur connaissance sommaire des us et coutumes des sophontes pour leur imposer les vertus de l’économie de marché, non sans provoquer quelques réactions fâcheuses. Les quatre récits mettent ainsi en scène les démêlés de Van Rijn, de Falkayn ou d’autres employés de la Compagnie, contraints de faire feu de tout bois pour se sortir du guêpier où les ont poussés l’incompréhension et l’hostilité des autochtones.

Sans surprise, Van Rijn reste un personnage imbuvable, dont l’emphase théâtrale, pour ne pas dire l’art du cabotinage, la roublardise, la propension à l’arrogance et l’attitude très rentre-dedans avec la gente féminine, pèsent sur des récits se voulant pourtant plus orientés vers l’ethnologie exotique, même si l’on ne s’écarte pas de l’esprit du pulp. Le bonhomme reste également un redoutable logicien, apte à résoudre tous les casse-têtes, même par procuration comme dans la nouvelle « La Clé des maîtres ». Sans doute un peu trop rusé pour être crédible d’ailleurs, Poul Anderson préférant sacrifier la vraisemblance sur l’autel de la démesure et de la grandiloquence du personnage. Par contre, il se confirme que David Falkayn apparaît bien comme un personnage falot, heureusement contrebalancé par son association avec deux sophontes, Chee Lan, une Cynthienne dont l’apparence de peluche cache un tempérament caustique, et Adzel, le Wodenite mi-centaure mi-saurien, qui fait ici office de caution humoristique. Bref, le trio affiche tous les tics d’un buddy movie, impulsant une touche de décontraction à leurs aventures.

Si la légèreté, l’aventure et l’humour prévalent toujours, le tableau du futur dépeint par Poul Anderson perd un peu en naïveté et en optimisme. La Ligue polesotechnique dévoile sa vraie nature : un panier de crabes bien plus intéressés par leurs intérêts privés que par le collectif. Un struggle for life où l’individualisme tend à prendre le dessus sur les bienfaits promis par la croissance du commerce. On touche ainsi aux limites du système, même si l’auteur américain se garde bien de le dénoncer, se contentant de donner une leçon de capitalisme décomplexé dans la nouvelle « Territoire », par l’intermédiaire d’un Van Rijn très en verve. Il pose également les jalons de la chute à venir, titillant l’esprit de revanche des Merséiens dans « Le Jour du Grand Feu ». Par la voix de Chee Lan, il achève enfin les ultimes illusions que l’on pouvait nourrir à l’endroit de la Ligue.

« Ma programmation stipule que notre objectif premier est de nature humanitaire, dit l’ordinateur. Mais je ne trouve ce concept nulle part dans ma banque de données. Peu importe, La Débrouille. L’humeur de Chee avait viré au bénin. Si tu veux le savoir, ce concept a trait aux contraintes classées dans la rubrique Loi et éthique. Mais ce voyage ne nous concerne pas. Oh ! Les âmes sensibles se réjouissent à l’idée de Sauver une Civilisation Prometteuse, comme si la Galaxie ne grouillait pas déjà de civilisations issues du chaos. Enfin, s’ils ont envie de payer la note, c’est leurs impôts et ils en font ce qui leur chante. Ils sont obligés de travailler avec la Ligue parce que c’est elle qui possède le plus gros des astronefs et qu’elle ne les louera pas gratis. »

Sur cette touche plus sombre, achevons donc notre chronique des Coureurs des étoiles, en précisant que si l’on a bien apprécié ce troisième tome de la « Hanse galactique », on n’en attend pas moins la suite avec l’espoir de voir celle-ci faire montre d’un peu plus d’originalité.

Les Coureurs d’étoiles – La Hanse galactique T. 3 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Aux comptoirs du cosmos

Deuxième tome de la Hanse galactique, aka la Ligue polesotechnique, Aux comptoirs du cosmos nous permet de renouer avec l’histoire du futur imaginée par Poul Anderson. Dans un univers foisonnant, bigger than life, où abondent des extraterrestres appelés sophontes à l’apparence aussi exotique que dans un épisode de Starwars, la galaxie se révèle un vaste terrain de jeu pour les esprits aventureux, a fortiori s’ils savent imposer leur intérêt (égoïsme) bien compris. Dans ce domaine, les marchands de la Hanse galactique n’ont plus rien à prouver. Leurs astronefs sillonnent les étoiles, à la recherche de nouveaux marchés à conquérir, quitte à faire sauter les réticences avec quelques bombes atomiques larguées depuis l’espace. Mais, en dépit de quelques incidents fâcheux, ils restent convaincus que le seul credo valable consiste à défendre le libre marché où peuvent s’épanouir les personnalités ambitieuses.

« Sky’s the limit ! »

Si le prince-marchand Nicholas van Rijn apparaît dans deux des nouvelles du recueil, d’abord en guise de faire-valoir dans « Essaü », puis en sparring-partner dans « Cache-cache », le bonhomme cède cependant la place à d’autres employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. D’abord David Falkayn, dont on suit les premières missions réussies dans deux textes, « La Roue triangulaire » et « Un soleil invisible », mais aussi Emil Dalmady, Bahadur Torrance et Adzel, l’extraterrestre mi-centaure mi-saurien adepte de whisky et de bouddhisme. Une belle galerie de personnages, même si l’on ne peut s’empêcher de les trouver ternes comparé au prince-marchand, dont la roublardise innée n’a d’égale que le langage fleuri (réservons cependant notre jugement avec Adzel que l’on ne fait qu’entrevoir).

À la lecture du sommaire, un premier fait s’impose. En dépit du prélude et des interludes contextuels qui tentent de créer une continuité, les cinq nouvelles accusent leur âge, relevant d’une science-fiction héritée de l’Âge d’or américain et de l’esprit pulp. D’aucuns qualifieraient l’ensemble de old-school. Ils n’auraient pas tort, même si Poul Anderson affecte de prendre un peu de recul avec les stéréotypes et autres ficelles narratives. Bref, si l’on se contente d’une lecture au premier degré, la banalité, voire l’aspect daté des récits, peuvent apparaître entachés de lourdeur. Fort heureusement, l’auteur américain ne se départit pas d’une touche d’humour, s’amusant à l’occasion de ses personnages et de l’aspect caricatural des stéréotypes qu’ils incarnent. Cela confère un peu de légèreté à l’ensemble et fait passer un peu mieux le traitement navrant infligé aux personnages féminins. Mais bon, c’est parfois aussi raté.

Poul Anderson montre aussi dans ce recueil son goût pour l’énigme, une contrainte dictée par la parution initiale des textes dans la revue Astounding selon Jean-Daniel Brèque. Les nouvelles ici rassemblées sont donc essentiellement des problem stories, si l’on fait abstraction du texte « L’Ethnicité sans peine » dans lequel le principe est moins flagrant. L’auteur élabore des intrigues fondées sur des situations problèmes dont la résolution repose sur la mise en pratique d’un postulat scientifique et sur l’astuce des employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. « Cache-cache » propose ainsi une variation autour du thème de l’enquête en chambre close, allusion à Sherlock Holmes y comprise. « La roue triangulaire » réinvente une roue différente, histoire de ne pas froisser la susceptibilité des théocrates du cru. Quant à la nouvelle « Un soleil invisible », son dénouement repose sur la localisation de la planète d’où proviennent les envahisseurs néo-germaniques qui entendent bouter la Ligue hors de ses voies commerciales.

Sans faire des princes-marchands des parangons du néolibéralisme, quoique l’on soit tenté quand même de dresser un parallèle avec le libertarianisme, on doit se rendre à l’évidence. Les empires, les structures sociales trop rigides et autres carcans étatiques n’ont pas bonne presse auprès de la Ligue polesotechnique. Poul Anderson leur préfère l’esprit d’entreprise des négociants, leur faculté à s’adapter à l’imprévu et à se montrer inventifs pour résoudre les défis d’un quotidien, loin d’être routinier. Mais surtout, il n’oublie pas de louer les bienfaits de la liberté et de la tolérance, seules valeurs aptes à contenir l’entropie et la déchéance des civilisations.

Lecture légère et divertissante, Aux comptoirs du cosmos convaincra donc sans peine l’amateur de science-fiction surannée et maline. Voici de quoi approfondir sa connaissance de l’œuvre d’un auteur faisant partie des classiques, au même titre que Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Edmond Hamilton. A suivre avec Les Coureurs d’étoiles

Aux comptoirs du cosmos – La Hanse galactique T. 2 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2017 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Le Prince-Marchand

Née sous les auspices du pulp et de la nouvelle, la science-fiction, du moins dans son acception américaine, a aussi donné lieu à d’immenses cycles prenant pour toile de fond le champ apparemment infini de l’espace. Des Histoires du futur bâties au rythme des récits, courts ou longs, qui en composent l’ossature, parfois arrangés a posteriori pour faire sens.

Édité jusque-là de manière lacunaire et désordonnée dans nos contrées, le cycle de « La Civilisation Technique » de Poul Anderson semblait un peu le parent pauvre de ces histoires popularisées par Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Cordwainer Smith, pour ne citer que les plus connues. Sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, les éditions du Bélial’ ont donc entrepris de restituer la continuité de cette geste du futur en commençant par les récits de sa première époque, ceux correspondant à « La Ligue polesotechnique », rebaptisée ici « Hanse Galactique ». Cinq volumes sont d’ores et déjà programmés, avec pour le présent titre une présentation de Jean-Daniel Brèque et une chronologie élaborée par Sandra Miesel, grande spécialiste de l’œuvre d’Anderson.

À tout seigneur tout honneur, Le Prince-Marchand se compose d’une nouvelle inédite (« Marge bénéficiaire ») et d’un roman (Un homme qui compte) déjà paru dans l’Hexagone sous le titre Le Peuple du vent. Publiés respectivement en 1956 et 1958, les deux textes relèvent d’une science-fiction lorgnant un tantinet vers le pulp et l’aventure. « Marge bénéficiaire » permet de découvrir le personnage haut en couleur de Nicholas van Rijn, confronté ici au corporatisme d’un syndicat et au protectionnisme d’une planète. Prince-marchand membre de la Ligue polesotechnique, le bonhomme apparaît d’emblée comme un parangon de roublardise qui n’accorde d’importance qu’à la libre entreprise. Volontiers hâbleur, pour ne pas dire insupportable, van Rijn a su mettre à profit l’éclatement de la structure étatique terrestre, après la Rupture de la conquête spatiale, pour développer des activités prospères dans le domaine du commerce des épices et des liqueurs* (*authentique). Si l’intrigue de la nouvelle ne casse pas trois pattes à un canard, elle constitue une bonne entrée en matière, mettant en valeur la rouerie du personnage, son appétit insatiable et sa gouaille inénarrable en matière de jurons fleuris.

Un homme qui compte paraît beaucoup plus consistant, du moins si l’on se fie à sa pagination. Pour le reste, c’est une nouvelle fois un récit d’aventure saupoudré d’une bonne pincée de dérision. Ayant quitté le confort de son bureau terrestre, Van Rijn a fait naufrage avec deux compagnons sur la planète Diomède. Les lieux sont habités par des créatures volantes dont la civilisation n’a pas évolué au-delà de l’âge de pierre, faute de ressources en métaux suffisante. L’accident ayant été provoqué par un sabotage, loin de toute implantation humaine, les secours ne risquent pas d’arriver dans l’immédiat. Un fait fâcheux car la faune et la flore de la planète ne sont pas comestibles pour un humain, et les autochtones semblent plus occupés à se faire la guerre qu’à venir en aide à autrui. Le prince-marchand peut néanmoins compter sur quelques provisions de bouche, sa ruse et ses talents d’orateur pour assurer sa survie.

Sur une trame sans surprise, Poul Anderson s’amuse des codes du pulp tout en faisant œuvre de démiurge en créant ex nihilo un monde et ses créatures. Passés les lieux communs du genre, il prend garde de respecter une certaine cohérence, imaginant une planète crédible au regard des hypothèses scientifiques qui président à son élaboration. Le résultat oscille ainsi entre la pochade et le planet opera, mais l’intrigue n’est pas sans rappeler aussi celles d’autres récits où le héros précipite l’histoire d’une civilisation en mettant ses talents de tacticien et de politicien au service d’une faction. Sans dresser une liste exhaustive, on pense notamment à Padway, le personnage créé par Sprague de Camp dans De peur que les ténèbres. La comparaison s’arrête toutefois là, car Un homme qui compte bénéficie d’un personnage principal bien moins terne. Difficile en effet de résister aux réparties tonitruantes de van Rijn, à sa totale absence de scrupules et au décalage introduit par chacune de ses apparitions. On sent que Poul Anderson s’amuse beaucoup, même si on peut lui reprocher le didactisme de l’explication finale.

En dépit de ce léger bémol, Un homme qui compte se révèle une lecture plaisante et sans prétention. Un divertissement honnête, à la tonalité surannée, dont on attend déjà la suite, un deuxième volume totalement inédit qui devrait s’intituler Aux comptoirs du cosmos. De quoi peut-être remettre en perspective ce volet inaugural.

Additif : on marchande également ici.

Le Prince-Marchand – La Hanse galactique T. 1 de Poul Anderson – Réédition Le Bélial’, mai 2016 (traduit de l’anglais [États-Unis] par A. Rosenblum, revue par Jean-Daniel Brèque & Olivier Girard, accompagnée d’une nouvelle inédite traduite par Jean-Daniel Brèque)

Le Regard des Furies

Entravée dans sa conquête de l’espace par sa méconnaissance des déplacements supraluminiques, l’humanité cherche à échapper à la tutelle des Tritons, une race extraterrestre qui en détient le monopole. Mais, les Tritons protègent jalousement ce secret, n’hésitant pas à éradiquer tous ceux qui cherchent à le percer. Sur Radhamante vit la racaille, la lie de l’espèce humaine. Condamnés de droit commun, opposants politiques, tous sont déportés sur ce monde glacé, transformé en bagne, où prévaut le droit du plus fort. Dans les profondes failles qui traversent la calotte glaciaire, auprès du magma qui s’épanche du cœur du monde, une micro-société composée de plusieurs cités s’est ainsi développée, sous la gouvernance des barons du crime. Dépourvue d’intérêt, si ce n’est pour s’y débarrasser des marginaux, Radhamante devient pourtant l’enjeu de toutes les convoitises lorsqu’un astronef triton s’y écrase. L’HONYC, l’une des grandes compagnies commerciales qui souhaitent établir leur hégémonie sur l’humanité, dépêche sur place Erèmos, un génète, fruit d’une technologie désormais interdite, afin de récupérer la technologie triton au risque d’entraîner la destruction de l’humanité toute entière.

Space opera de facture assez classique, dans toutes les acceptions du terme, Le Regard des Furies a de quoi satisfaire le sense of wonder du lecteur moyen. L’univers vertical de la planète Radhamante réjouit l’imaginaire, avec ses falaises vertigineuses jalonnées de terrasses propices à l’édification de cités, sa faune exotique, prédateurs y compris, et sa société dominée par la pègre. Dans ce décor, Javier Negrete déroule un récit lorgnant du côté de l’enquête que n’aurait sans doute pas désavoué Jack Vance. En dépit de l’ultimatum des Tritons, le rythme traîne toutefois en longueur, accusant de sévères coups de mou, avant d’accélérer inexorablement dans un crescendo de violence au final assez convenu.

Si l’on fait abstraction d’Erèmos, le seul personnage un petit peu travaillé du roman, les divers caractères tiennent davantage de l’archétype, acquittant avec un respect guère inspiré leur tribut au pulp. Sur ce point, Le Regard des Furies ne trahit pas ses prédécesseurs. Pour originalité, il faut la chercher du côté de la coloration antiquisante de la toponymie et du propos. Javier Negrete convoque en effet la philosophie grecque pour décliner une éthique de la responsabilité dont Erèmos, créature dépourvue d’affect et de morale, devient paradoxalement le porte-parole. Ceci dit, cela reste très superficiel, voire simpliste.

En dépit d’une intrigue prévisible, sans véritable originalité, Le Regard des Furies n’en demeure pas moins un récit divertissant qui cache un logos éthique. Bon, c’est un peu raté quand même. Dommage.

Le Regard des Furies (La mirada de las furias, 1997) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection « La petite dentelle », mai 2018 (roman traduit de l’espagnol par Christophe Josse)

Capitaine Futur : Le Défi

La vie des super-héros est monotone. Pas cette monotonie banale faisant le quotidien du citoyen lambda. Non, plutôt une routine fondée sur le combat, sans cesse à recommencer, contre le Mal. Le Capitaine Futur ne fait pas exception. À peine a-t-il vaincu un ennemi qu’un autre surgit pour lui lancer un nouveau défi. Cette fois-ci, c’est l’approvisionnement en gravium du système solaire qui est menacé. La matière première des égaliseurs de gravité nécessaires à la navigation spatiale des personnes et des biens. Autant dire une catastrophe, la fin de toute civilisation supérieure évolué et du commerce, l’effondrement prédit par les apôtres de mauvais augure. N’hésitons pas sur l’emphase, histoire d’être en phase avec le sujet. Sans gravium à la ceinture, plus de céréales de jupiter ou de viande des ranchs de Saturne. Plus de fruits de mer de Neptune. Et, ne parlons même pas des vins de France, cette contrée étrange de jaune vêtue, qui inondent les restaurants huppés de la jet set des neufs planètes.

Pour le Capitaine Futur, voilà un défi à sa taille. D’autant plus qu’il est lui-même la cible du Destructeur, le malfaisant à l’œuvre dans sa combinaison noire intégrale, très seyante au passage, qui nourrit le projet d’assécher le système solaire. Après l’échec de l’Empereur de l’espace et du Docteur Zarro, l’infâme a bien compris qu’il doit neutraliser le Sorcier de la science afin d’arriver à ses fins. Dans les chaumières de Pluton, on frémit d’avance. Et pas seulement de froid sous le blizzard glacial…

« Dans la mélopée grondante de ses cyclotrons, ses tuyères poussées à plein régime barattant un sillage d’écume ignée, le navire fonçait sur la mer éclairée par la lune. »

Avec ce troisième épisode des aventures du Capitaine Futur, l’habitué renoue avec le pulp décomplexé et le space opera grandiloquent. Un univers naïf, tout en superlatif, archétype et sense of wonder suranné, non exempt de lyrisme et d’imagination lorsque les circonstances s’y prêtent, mais relevant au final d’une conception très américaine du futur. Plus vite, plus haut, plus fort ! Le héros hamiltonien et ses compagnons, les Futuristes, aka Simon le Cerveau vivant, Grag le géant de fer et Otho l’androïde élastique, multiplient les exploits pour sauver les neuf planètes du chaos, s’exposant aux radiations mortelles du soleil et aux attaques de créatures effrayantes. Sans s’accorder un instant de répit, il traversent un système solaire à la géographie fantaisiste, de la ceinture d’astéroïdes, entre la Terre et Mars, aux océans de Neptune, sous la menace constante du mystérieux Destructeur et de ses sbires, prêts à les transformer en marionnettes habitées par une volonté étrangère. Heureusement, ils ne manquent pas de ressources et peuvent compter sur l’aide d’Ezra Gurney le marshal chenu de la Police des planètes, et de Joan Randall qui, entre deux cris angoissés, fait surtout tapisserie en attendant que le Capitaine l’invite à danser.

A suivre donc (la routine), avec le prochain opus des aventures du Capitaine Futur, annoncé pour 2019 au bélial’ sous le titre Capitaine Futur : Le Triomphe. Sans péril, on espère. Car sinon, où se trouve la gloire ?

Capitaine Futur 3 : Le Défi (Captain Future’s Challenge, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « pulps », mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Ce monde est nôtre

Comme le rappelle en préface Natacha Vas-Deyres, François Bordes a connu une double vie. D’abord en tant que scientifique, paléontologue réputé pour ses découvertes archéologiques et ses recherches dans le domaine de la Préhistoire paléolithique, une de ses sources d’inspiration littéraire, on va le voir. Puis, comme écrivain de science-fiction, sous le pseudonyme de Francis Carsac. Un nom ne manquant pas de susciter l’émoi chez les lecteurs chenus ou les amateurs de l’âge d’or de la SF américaine. Car, s’il est un courant auquel on peut rattacher incontestablement l’auteur français, c’est bien celui où se sont illustrés des Poul Anderson, Robert Heinlein, Edmond Hamilton et bien d’autres. Ce monde est nôtre acquitte sans rougir son tribut à ces faiseurs de monde futurs dont les spéculations se conjuguent avec bonheur aux ressorts de l’aventure. Mais si les grands maîtres de la SF américaine apparaissent comme une source d’inspiration évidente, ceci ne doit pas faire oublier l’apport européen, en particulier celui de Rosny Aîné. Bref, l’auteur français opère une sorte de syncrétisme entre ses lectures adolescentes et son domaine d’expertise scientifique.

Les petites femmes vertes...Ce monde est nôtre relève du space opera et de sa dérivée plus terrestre, le planet opera. Pour être le plus exact possible, il s’agit d’une suite à un précédent roman, Ceux de nulle part, paru en 1954, dont la méconnaissance ne nuit cependant pas à la lecture du présent ouvrage. Dans l’avenir, l’humanité a rejoint une vaste fédération cosmique, la Ligue des Terres humaines, composée de plusieurs races humaines, proches par la physiologie et la psychologie. Francis Carsac développe en effet toute une réflexion autour de la notion « d’humain », fondant en grande partie ses spéculations sur ses recherches dans le domaine de la paléontologie. Résolument décentralisée et un tantinet anarchiste, cette civilisation applique avec intransigeance un principe dicté par la rationalité. L’Histoire des humains a hélas prouvé que l’existence de plusieurs souches humanoïdes sur une même planète ne pouvait générer que la guerre. Aussi, pour éviter ce risque, la Ligue des Terres humaines a établi la Loi d’Acier. Autrement dit, l’exil forcé de la population surnuméraire et son installation sur un autre monde, dépourvu de voisins humains. Un principe rendu d’autant plus nécessaire qu’il s’agit d’épargner les forces vives des hommes, déjà rudement éprouvées par la guerre contre les Misliks, une espèce non-humaine ayant la fâcheuse habitude d’éteindre les soleils pour convertir les mondes à ses propres conditions de vie. Dépêchés sur les planètes à problème, les Coordinateurs de la Ligue des Terres humaines sont ainsi chargés d’évaluer la situation avant de procéder au jugement le plus juste possible. Ce monde est nôtre ne se cantonne donc pas strictement à l’action, même si l’intrigue ressort en grande partie de cette logique narrative. Avec l’application de la Loi d’Acier, Francis Carsac aborde des considérations plus éthiques, confrontant les Coordinateurs envoyés sur la planète Nérat à un véritable dilemme moral. Un choix d’autant plus difficile qu’ils doivent évaluer la légitimité à demeurer sur place de trois populations dont ils côtoient amicalement quelques spécimens.

Rythmée et distrayante, l’intrigue de Ce monde est nôtre ne manque également pas d’imagination. Francis Carsac puise en partie dans les traditions de sa région natale pour faire des Vasks un peuple montagnard, à la culture agro-pastorale très proche de celle des Basques. De son côté, la Bérandie semble toute entière issue des pages des romans de chevalerie de Walter Scott, ressuscitant les us et pratiques de la féodalité, pour le meilleur et le pire. Quant aux Brinns, ils vivent un âge de pierre mâtiné de vestiges d’industrie anachroniques, comme par exemple cette faculté à fabriquer du verre trempé d’une façon très moderne. Tous revendiquent la possession de Nérat, par droit du travail, par ancienneté ou par attachement sentimental aux lieux. Pourtant, seul l’un de ces peuples demeurera. Plus de 280 pages seront nécessaires aux Coordinateurs pour rendre leur décision. Des pages pendant lesquelles, ils vont assister à un coup d’État, participer à une guerre, affronter les dangers d’une faune pas si amicale que cela. De l’aventure saupoudrée d’une pincée de sense of wonder et d’ethnologie.

Au final, la réédition de Ce monde est nôtre se révèle un choix judicieux, permettant de faire découvrir aux plus jeunes lecteurs un roman ne se trouvant plus guère que sur le marché de l’occasion. Accessoirement, ce récit épique m’a donné l’envie d’approfondir ma connaissance de l’œuvre de Francis Carsac. Un auteur qui gagne à être connu.

Ce monde est nôtre de Francis Carsac – Réédition L’arbre vengeur, mai 2018 (Éditions Gallimard & Hachette, collection « Rayon fantastique », 1962)

Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)