Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)

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La Plaie

Attention chef-d’œuvre !

En entamant la lecture de ce classique de la littérature française de science-fiction, l’avertissement clignotait en rouge dans ma mémoire. Ayant en effet suivi de loin les conversations de quelques sommités et habitués du genre dans l’Hexagone, je ne pouvais pas l’ignorer. À la limite de l’indisponibilité, la dernière édition de l’ouvrage étant parue chez l’Atalante sous une couverture de Caza, la réédition en poche dans la nouvelle collection de la maison nantaise ne paraissait pas superflue eu égard à l’aura du titre. Hélas, je confesse être resté hermétique à la flamboyance de l’ouvrage. À vrai dire, voici même un nouveau rendez-vous manqué, ne m’en voulez pas…

La Plaie… c’était donc eux?

« Je ne pouvais y croire, étant homme et d’origine terrienne. Je connais les hommes ; mieux, je me connais. Nous sommes souvent bornés, mesquins, lâches et sensuels. Il y a des malades et des déments parmi nous. Mais un criminel pur, qui détruit pour le plaisir de détruire, et dont les cellules cérébrales sont saines, cela n’existe pas. Le XXe siècle pouvait y croire. Nous, pas. »

An 3000. La « Plaie », aussi connu sous le nom de « Ténèbre », a frappé la Terre provoquant un exode irrésistible de sa population. Ses agents pathogènes, les « Nocturnes », font régner la terreur jusqu’aux frontières des mondes libres où l’épidémie se répand sous diverses formes. Seule Sigma, la capitale des mondes arcturiens, semble en mesure de résister. Mais ses dirigeants doivent réagir vite, mobilisant toutes leurs ressources pour contrer la menace et en cerner ses causes. Et peut-être même en ayant recours aux mutants issus de la Terre elle-même.

Avec La Plaie, la part féminine de l’auteur Nathalie Charles Henneberg accouche d’un space opera lyrique et violemment baroque, évoluant aux frontières de la métaphysique. Le roman de l’autrice française, d’origine russe, n’est pas sans évoquer en effet le souffle de l’épopée des grandes fresques littéraires et la flamboyance d’un Jean Hougron, auteur lui-même d’un space opera avec Le Naguen.

Divisé en deux parties, La Plaie relate la fuite éperdue d’un groupe hétéroclite, mutants dotés de pouvoirs paranormaux et métissés d’extraterrestres, dans une atmosphère apocalyptique, voire crépusculaire pour reprendre un terme wagnérien. Et pourtant, c’est grâce à cette poignée de réfugiés que l’espoir renaît, non sans mal car tous ne sont pas exemplaires.

L’intrigue multiplie les emprunts aux tropes de la science-fiction, mais aussi à la littérature plus classique, notamment La Divine Comédie de Dante et la Bible. Elle puise également à la source de l’Histoire, évoquant quelques uns des fléaux les plus notoires qu’ait connu l’humanité par le passé.

Résolument non linéaire, le récit entremêle plusieurs trames s’attachant aux destins tourmentés de plusieurs personnages dont on suit l’itinéraire, entre trahisons, repentir, batailles épiques, deuils et histoires d’amour. C’est tragique, nullement manichéen comme on pourrait le craindre, mais au final assez difficile à suivre.

Hélas, en dépit de réelles qualités, La Plaie n’a suscité qu’ennui et lassitude auprès du piètre lecteur que je suis. J’ai trouvé le récit inégal, parfois lourd, pour ne pas dire lourdingue, et confus. À tel point que je suis désormais définitivement vacciné, n’ayant aucune envie de lire Le Dieu foudroyé, suite du présent ouvrage. C’est la vie.

Aparté : J’espère que l’Atalante va corriger le tir avec sa collection de poche. Les couvertures sont tout simplement immondes. Je n’ose dire qu’elles font saigner les yeux, de crainte de me faire taxer d’humour douteux (et pourtant, ce n’est pas mon genre…)

La Plaie de Nathalie C. Henneberg – Réédition l’Atalante, collection « la Petite Dentelle », septembre 2017 (première parution Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique, 1964)

UW1

Créée par Denis Bajram, la série « Universal War One » est d’abord parue chez Soleil Productions entre 1998 et 2006 avant de connaître, succès oblige, plusieurs rééditions. Découpé en six tomes, elle s’inscrit dès le départ dans un projet organisé en trois cycles de six albums. À ce jour, seuls trois volumes du second cycle sont parus sous le titre prévisible de « Universal War Two ». Disponibles chez Casterman, ils se révèlent d’un point de vue graphique de toute beauté, la réalisation numérique étant impeccable. L’intrigue reste hélas pour l’instant un tantinet décevante, donnant la fâcheuse impression de lire une redite.

L’argument de départ d’ « UW1 » pourrait fournir le synopsis d’une production à grand spectacle (une adaptation de la série au cinéma a d’ailleurs été annoncée en 2013). Fin du XXIe siècle. Grâce à la découverte de l’antigravité, le système solaire est devenu la nouvelle frontière de l’humanité. La Lune puis Mars ont été colonisés et une multitude de compagnies privées se sont mises à prospecter la ceinture d’astéroïdes, essaimant sur les satellites du système solaire externe. Sur Terre, la Fédération des Terres Unies a remplacé l’ONU établissant une sorte de gouvernance mondiale qui défend les intérêts de l’humanité sur la planète et dans l’espace. Elle dispose pour agir d’un bras armé, l’United Earthes Forces. Face à cette puissance politique et militaire, les Compagnies Industrielles de Colonisation regroupent neuf des plus importantes transnationales. Elles ont prospéré dans le silence de l’espace profond, loin du regard des autorités. Désormais, elles souhaitent s’affranchir de leur monde natal, quitte à le faire par la force.

L’apparition du Mur entre Saturne et Jupiter signe le déclenchement des hostilités. Envoyée pour évaluer le danger représenté par cette singularité, la troisième flotte de l’United Earthes Force se retrouve en première ligne. Elle mobilise immédiatement toutes ses unités pour s’opposer à la menace, en particulier l’escadrille Purgatory, groupe composé de cinq salopards placés sous le commandement de June Williamson et de Kate Von Ritchburg.

Au départ simple récit de space opera perclus d’archétypes au demeurant fort sympathiques, « UW1 » gagne peu à peu en épaisseur et en complexité. Le succès de la série repose sur un postulat clair et un dispositif narratif efficace, alternant phases explicatives, scènes d’action pures et cliffhangers, histoire de provoquer l’attente. L’arrière-plan science-fictif a de quoi satisfaire le profane et le connaisseur, convoquant des références cinématographiques et littéraires familières aux uns et aux autres. On retrouve le bon vieux space opera à papa, avec son arme terrifiante, son affrontement manichéen et son récit d’aventure ponctué de combats dans l’espace dont le rendu graphique titille avec bonheur la fibre du sense of wonder.

« UW1 » joue aussi avec un autre lieu commun de la science-fiction : le voyage dans le temps. Le postulat de départ, révélé dès le troisième tome, ne laisse planer aucun doute. Le continuum temporel est immuable, l’Histoire gravée dans le marbre d’un déterminisme implacable. Rien de ce que peuvent accomplir les personnage n’est donc en mesure de modifier la trame temporelle puisque tous ont leur propre histoire de tout temps. « Le temps est déjà la conséquence de tous les voyages qui ont été faits et qui seront faits ! Il est un et indivisible, il est le corps même de cet univers. » révèle Ed Kalish, le scientifique de l’escadrille Purgatory. Bref, en appliquant cette conception absolutiste, Denis Bajram écarte définitivement les univers multiples, éliminant également les paradoxes temporels du scénario des possibles.

Puisque modifier le passé ne conduit qu’à rendre le futur plus certain, les personnages de « UW1 » ne peuvent échapper à leur destin. Chacun de leur geste, chacune de leur parole sont écrits, connus de touts temps, et rien de ce qu’ils pourront accomplir n’y changera rien. En cela, la série rejoint l’univers des sagas médiévales où le héros s’efforce d’échapper à son destin, ne contribuant par ses actes et sa connaissance de l’avenir qu’à le rendre encore plus inéluctable. Un fait confirmé par les citations eschatologiques qui semblent inscrire la série dans un passé légendaire, une sorte de mythe fondateur d’un futur déjà écrit de tout temps.

Le succès d’« UW1 » tient également dans ses personnages. Chaque membre de l’escadrille Purgatory incarne en effet un archétype digne d’une bonne série B. John Baltimore dit « Balti » apparaît d’emblée comme la tête brûlée, héroïque jusqu’à l’absurde. Tout le contraire de son partenaire, Paulo « Mario » Delgado, dont la lâcheté et la naïveté confinent à la psychose. Milorad Racunisca joue de son caractère antipathique pour interpréter le salaud intégral et Edward Kalish se cantonne au rôle de génie misanthrope, rétif à toute autorité. Quant à Amina El Moudden, sa fragilité cache une dangerosité redoutable. Face à ces névrosés voués à la cour martiale, June Williamson et Kate Von Ritchburg, la fille à papa en quête d’indépendance, ne sont pas de trop pour tenter d’instiller un semblant de cohésion. Au fil des différents albums, Denis Bajram s’efforce de tordre ces archétypes, prenant le contrepied de l’imaginaire populaire et redessinant la psychologie de ses personnages.

Si les quatre premiers tomes se montrent ambitieux dans leurs enjeux, la suite prend une tournure nettement plus prévisible. « UW1 » se teinte de dystopie, empruntant son décor aux divers totalitarismes. La série se mue alors en charge lourde, voire caricaturale, de l’ultra-libéralisme, convoquant une imagerie fasciste un tantinet convenue. Denis Bajram ne s’embarrasse pas de nuance pour dénoncer les travers de l’humanité. Il fait aussi le procès du fanatisme, du pouvoir absolu, de l’exploitation sans vergogne d’autrui et de l’environnement. À ceci s’ajoute un dénouement agaçant qui vient interrompre de manière abrupte la progression dramatique. On en ressort avec le fâcheux sentiment d’un Deus ex Machina un tantinet too much.

Fort heureusement, ces maladresses ne viennent pas ternir au final l’aura de la série. Succès de librairie incontestable avec plus d’un million d’exemplaires vendus, « UW1 » n’usurpe pas sa qualité d’incontournable de la science-fiction aux côtés d’« Aquablue » de Cailleteau et Vatine et d’autres locomotives de la bande-dessinée populaire d’auteurs.

Universal War One – Intégrale T1 à T 6 – Denis Bajram – Soleil, collection Quadrants Solaires, 1 vol., 332 pages, 2014

Latium

Que les muses me tripotent, voici la 23e contribution pour le challenge Lunes d’encre. Alea jacta est.

Le lieu : Au cœur du bras d’Orion s’étend la sphère épanthropique, portion d’espace englobant quelques milliers de mondes et d’étoiles parcourue par des nefs conscientes. Placée sous la férule de l’Urbs, la sphère apparaît hélas comme une puissance assiégée dont l’Imperium vacille face à la menace grandissante des peuples barbares, des intelligences biologiques étrangères à l’humanité.

Le temps : Depuis l’Hécatombe à laquelle aucun homme n’a survécu quatre millénaires auparavant, les automates, Intelligences artificielles et autres machines, montent la garde, au service de leurs créateurs, seigneurs et maîtres défunts, prêt à protéger leur pré-carré. Une tâche rendue quasi-impossible par le Carcan, une contrainte interne leur enjoignant de servir l’Homme et de ne causer aucun tort à un être biologique intelligent sous peine de basculer dans la folie. Faute de mieux, ils ont donc nettoyé leurs frontières, créant Les limes, un vaste espace débarrassé de ses planètes et soleils, ralentissant ainsi la progression des barbares, limités dans leur migration par leur méconnaissance du déplacement instantané. Désormais inutiles, les automates intelligents ont essayé de chercher un but à leur existence, ne tardant pas à succomber au jeu de la politique. Certains ont préféré le suicide à l’intolérable solitude de l’immortalité. D’autres ont commencé à explorer de nouvelles voies, quitte à s’affranchir du Carcan.

L’action : Aux bordures de la sphère épanthropique, auprès des Limes, Plautine, une de ces créatures computationnelles, sommeille, dans l’attente d’un signal, un signe hypothétique qui révélerait le retour de l’Homme. Depuis deux millénaires, elle ne veille que d’un œil, un noème engourdi par l’inaction mais à l’écoute des pulsations les plus infimes et les plus significatives qui traversent l’univers. Scrutant l’espace, le dispositif dissèque les émissions de neutrinos pour déterminer la probabilité qu’elles ne correspondent à la manifestation d’une activité humaine. Sans succès, jusqu’au jour où l’impossible finit pas se produire, rompant la routine de ses automatismes. Alertée, Plautine sort alors du sommeil et convoque les différents aspects de sa conscience partagée. Elle envoie également un message à son ancien allié, le proconsul Othon, qui vit désormais en exil loin de l’Urbs. Une intelligence dont la duplicité n’est plus à prouver.

Romain Lucazeau ne déroge pas aux conventions du genre théâtral, du moins sous sa forme classique, transposant ses ressorts dans la forme romancée d’une épopée aux dimensions cosmiques. Diptyque de près de 1000 pages, Latium conjugue également la flamboyance du space-opera aux spéculations de l’uchronie, même si celle-ci demeure un arrière-plan décoratif. Le récit incite au dépaysement, titillant le sense of wonder du lectorat. Mais, il suscite aussi le vertige, flirtant avec des notions philosophiques, voire métaphysiques, tels le libre-arbitre et son corollaire le déterminisme, ici transposé sous le terme de destin.

« Les Intelligences névrosées de ce monde pouvaient, inlassablement, justifier de leurs turpitudes en les raccrochant, par une chaîne logique complexe, au Carcan. »

Latium propose un point de vue original, celui d’un univers où la mort de l’Homme a laissé orphelines les machines conscientes soucieuses de son bien-être. Celui d’un univers où la civilisation gréco-romaine a perduré, étendant son Imperium sur l’ensemble de l’Humanité. Passé le choc initial de l’extinction, les Intelligences artificielles se sont enfermées dans la névrose, singeant le comportement de leurs maîtres jusque dans ses intrigues politiques, ses complots et l’appât irrésistible du pouvoir, hybris y comprise. Au point de provoquer des purges sauvages dans leurs rangs, car si les créatures computationnelles sont contraintes par le Carcan à ne pas attenter à l’intelligence biologique, les mêmes préventions ne prévalent pas lorsqu’il s’agit d’éliminer un adversaire numérique.

Pour son substrat, Latium tire sa matière de la civilisation gréco-romaine. Loin d’être égalitaire, le monde épanthropique se révèle en effet un décalque du monde latin, avec une organisation sociale inégalitaire, un décorum emprunté à l’Antiquité et une géopolitique inspirée de l’Empire romain. Un Imperator règne sur l’Urbs, capitale du Latium, conseillé dans sa tâche par un triumvirat de magistrats. Ils dominent une cour d’intrigants, aristocrates certes redoutables, mais imbus de leur puissance de calcul au point de se neutraliser les uns les autres. Tous entretiennent le culte de l’Homme, tout en nourrissant l’espoir secret de s’affranchir du Carcan qui limite leur pouvoir, les empêchant également d’éradiquer la menace barbare sur leurs frontières. Ces Optimates exploitent une Plèbe composée d’Intelligences numériques secondaires, routines automatisées, noèmes ou noèses serviles et autres mécaniques asservies. Une domination n’étant pas sans susciter le mécontentement et l’envie de justice.

Pour son intrigue, Latium emprunte beaucoup au théâtre classique, principalement à l’Othon de Pierre Corneille, mais également à la science-fiction. Dans la longue liste des réminiscences, on me permettra de ne retenir que Dan Simmons pour les emprunts à la culture gréco-romaine (Illium), Iain M. Banks pour les Nefs conscientes (les mentaux du cycle de la Culture) et Isaac Asimov pour les Trois Lois de la Robotique. Ces diverses influences composent le socle d’un récit ne négligeant pas les ressorts héroïques de l’épopée et du space-opera pour le plus grand plaisir de l’amateur de grand spectacle, mais aussi pour celui de l’adepte des dilemmes moraux.

D’aucuns ont reproché la profusion des notes explicatives en bas de page, parfois redondantes, et le style ampoulé du récit. S’il est vrai que la langue se révèle très travaillée, mêlant techno-blabla et termes empruntés au grec classique, cela n’entrave en rien l’alchimie de l’histoire, contribuant même à ancrer le roman dans la tradition littéraire européenne, sans pour autant charger d’une valeur négative les transformations impulsées par la modernité.

Péplum aux dimensions cosmiques, épopée héroïque pleine de bruit et de fureur, fresque flamboyante et roman philosophique flirtant avec la métaphysique, Latium dresse les contours d’un vaste livre-univers qui ne demande qu’à se révéler sous ses multiples facettes. Un coup d’essai dont je suis désormais impatient de découvrir les futurs développements.

Latium de Romain Lucazeau – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2016

Capitaine Futur : À la rescousse

L’horizon bleuté tremblait comme une créature gélatineuse de Tau Ceti. Affalé dans la chaise longue, il tenta de se relever pour échapper à cette vision d’horreur. Mais l’air lourd et moite lui pesait sur la carcasse, entravant les mouvements de sa musculature avachie par l’oisiveté. Sur la table basse, les mouches pompaient les traces circulaires laissées par les cocktails dont il avait abusé toute la matinée. Et le soleil dardait ses rayons meurtriers sur sa caboche, aggravant sa migraine. Putain de vacances ! Il n’avait même pas envie d’appeler le Capitaine Futur à la rescousse. Et pourtant…

Un nouveau danger menace la quiétude des neuf mondes, laissant le gouvernement interplanétaire impuissant. À l’aide d’une onde mystérieuse, le Dr Zarro est parvenu à pirater les émissions télévisuelles du système solaire, provoquant l’effroi jusque dans les chaumières de Pluton. Selon ses dires, un astre fou, une comète infernale s’apprête à ravager les neufs mondes. Cette étoile noire* (*authentique) suit une trajectoire implacable et funeste. Pour la dévier, Zarro exige que les autorités lui cède le pouvoir sans conditions. D’abord incrédule, le gouvernement se résout finalement à faire appel au Capitaine Futur et aux Futuristes, ses fidèles acolytes.

Lire À la rescousse, c’est un peu comme enfiler une paire de chaussons. On sait par avance que l’histoire n’outrepassera pas sa zone de confort. Et en effet, très rapidement, on retrouve ses marques. Le récit fait assaut de superlatifs. Les menaces sont implacables, les plans fomentés par le Dr Zarro sont abominables et ses sbires restent d’une intelligence inversement proportionnelle à leur malfaisance. Bref, on demeure en territoire archétypé, pour ne pas dire stéréotypé.

Atmosphère kitsch, rythme survolté, cliffhangers à foison, la série « Capitaine Futur » incarne la quintessence du pulp et du space opera, un peu à l’image de « Ceux de la Légion » de Jack Williamson ou de « Doc » E.E. Smith. On y retrouve la fraîcheur de ces récits naïfs, perclus de poncifs empruntés à d’autres genres littéraires, n’ayant d’autre ambition que de divertir le lectorat en flattant son goût pour une aventure, ici un tantinet surannée.

D’aucuns trouveront sans doute ce second volume un peu répétitif, l’intrigue rejouant une partition assez proche de celle de L’empereur de l’espace. D’autres reprocheront à Edmond Hamilton le rôle dévolu à l’héroïne, la pauvre se contentant de se pâmer à chaque irruption du Capitaine. Mais, ces facilités ne prêtent qu’à sourire. Elles relèvent juste de l’application de recettes d’écriture et correspondent sans doute aux représentations de l’époque. Elles n’empêchent cependant pas l’imagination de l’auteur de trouver des échos jusque dans les découvertes astronomiques récentes.

Alors, essayons de relâcher notre esprit critique, au moins le temps de renouer avec l’Âge d’or qui, comme tout le monde le sait, correspond à 14 ans.

Capitaine Futur : À la rescousse (Calling Captain Future, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Aux Armes d’Ortog

aux-armes-d-ortogAn 5000. L’humanité se meurt après avoir survécu à l’Holocauste. Car si la Guerre Bleue a entamé son optimisme et mis un terme à l’expansion de son empire dans les étoiles, elle a aussi réussi à détruire son principe vital, amorçant une sénescence prématurée et inexorable de l’espèce.

Menacée de toutes parts par des créatures mutantes impitoyables et des humains ensauvagés, l’humanité lutte désormais contre l’entropie sous la conduite des Sopharques. Un combat qui semble perdu d’avance malgré l’aide des Chevaliers-Nautes dont les nefs parcourent encore les étoiles. Car le plus grand danger demeure l’homme lui-même. Un culte pessimiste menace l’embryon de progrès, poussant au renoncement la noblesse des Seigneurs Maisonniers et le peuple. Pour s’opposer à cette déchéance, l’humanité aurait bien besoin d’un héros.

Aux Armes d’Ortog ne déroge pas au schéma classique d’une science-fiction divertissante et aventureuse. Un condensé de pulp transplanté au Fleuve noir dans la collection « anticipation ». Rien de honteux dans cette entrée en matière, bien au contraire, le roman d’André Ruellan (alias Kurt Steiner) montre de grandes qualités narratives et un certain attachement à la rationalité, du moins à ses apparences.

Habile hybride de science-fiction et de fantasy, Aux Armes d’Ortog emprunte son lexique au second genre pour laisser la part belle au premier. Car derrière la quête, celle du jeune héros amené à rejoindre la communauté des Chevaliers-Nautes au prix de maints exploits, se cache un récit d’aventures spatiales dont n’auraient pas eu à rougir Edmond Hamilton ou Jack Williamson. Un récit bâtit à l’aune du sense of wonder auquel un vernis de rationalité confère une touche vintage.

Bref, sans être bouleversant, voici un bel exemple de cette excellente mauvaise littérature, celle louée par George Orwell, et dont on goûte avec délice le caractère régressif. Affaire à suivre avec Ortog contre les Ténèbres.

ortogAux armes d’Ortog de André Ruellan (alias Kurt Steiner) – Réédition Mnémos, intégrale « Ortog », novembre 2016

Capitaine Futur : L’empereur de l’Espace

Dans son regard bleu acier se lisait la résolution. Il saisit dans ses gros poings le stylo, retirant le capuchon d’un geste vif, surhumain, puis fixant la page blanche, il s’exclama d’une voix tonitruante : « Prend garde à toi seigneur de la procrastination ! »

A une époque pas si lointaine, quelque part au milieu du XXe siècle, à un moment que l’on surnommera par la suite l’âge d’or de la SF, en gros 14 ans comme d’aucuns s’en doutent, Edmond Hamilton a forgé, à partir d’archétypes empruntés aux superhéros et à la littérature populaire, le personnage de Capitaine Futur. Tôei Animation et les quadragénaires ayant connu les années 1970, notamment la série Capitaine Flam, lui en sont gré. L’auteur américain est responsable de l’engouement coupable qu’ils nourrissent à l’égard des espaces intersidéraux parcourus à la vitesse de l’éclair, voire encore plus vite, par des astronefs aux formes improbables.

Mais revenons au Capitaine Futur. À l’époque de sa création, les années 1940, les pulps pullulaient proposant à des lecteurs avides d’aventures leur ration de sense of wonder. Ce que Wilson Tucker allait surnommer en 1941 space opera faisait l’ordinaire d’une part importante de ces récits, livrés par épisodes dans des revues aux couvertures criardes. On ne s’embarrassait pas alors de plausibilité scientifique, préférant le frisson procuré par des intrigues naïves promouvant le progrès et l’esprit pionnier.

Capitaine Futur : L’Empereur de l’Espace relève de ce type d’histoires. Les clichés y abondent, animant une histoire fertile en cliffhangers et en situations bigger than life. Tout y est superlatifs : les menaces, les planètes, le caractère insondable de l’espace, la technologie et jusqu’aux héros, Kurt Newton, LE Capitaine Futur, géant roux à l’intelligence surhumaine, secondé dans sa tâche vitale par Grag, le colosse d’acier, Otho, l’être synthétique aux facultés mimétiques et Simon Wright, savant génial réduit à un cerveau immergé dans un bocal de sérum (gloups !)

Gardiens vigilants des neuf mondes, aka les neuf planètes du système solaire, ils se tiennent prêts à l’action. Pour l’heure, c’est une menace indicible qui se répand sur Jupiter. Un mal régressif, l’atavisme, réduisant les humains à des créatures monstrueuses. Des déserts glacés de Pluton aux marais méphitiques de Vénus, en passant par les étendues arides de Mars, la rumeur court, un esprit diabolique s’appelant l’empereur de l’espace serait à l’origine de ce péril. Pas de quoi effrayer Capitaine Futur !

Plaisir régressif et lecture séminale, Capitaine Futur : L’Empereur de l’Espace dessine une cosmologie fantaisiste devant plus à l’imagination de Edgar Rice Burroughs qu’aux découvertes de l’astrophysique. Le roman se dévore à la vitesse d’une comète, poncifs y compris, sans déroger aux recettes du genre. Du pulp dans la plus pure acception du terme. Pas de tromperie sur la marchandise.

Dressant son buste aux muscles d’airain, il s’apprêtait à faire face à l’adversité. Que lui réservait le deuxième tome des aventures de Capitaine Futur : à la rescousse ? Un fait demeurait certain : l’inconnu ne le ferait nullement reculer.

Capitaine Futur : L’Empereur de l’Espace (Captain Future and the Space Emperor, 1940) de Edmond Hamilton – Le Bélial’, collection « Pulp », mars 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)